Pendant trois ans, il a suivi les jeunes de Slavutych, ville ukrainienne née des cendres de Tchernobyl. À 29 ans, Niels Ackermann nous montre à travers ses photos une jeunesse rythmée en partie par l’alcool, la drogue et le sexe. Mais surtout une jeunesse qui envisage son futur dans une ville qui, elle, est sans avenir. Récompensé par le Swiss Press Photo 2016, le photoreporter genevois nous dévoile les coulisses du travail « qui a changé sa vie ».

« Je marchais dans la ville pour rentrer chez moi. D’un coup, dans le parc, je vois une fille qui essaye d’embrasser un gars. Lui, résiste. Je décide de les photographier mais je n’arrive pas à faire la netteté, il faisait déjà nuit. Je lui explique dans un russe très approximatif que je réalise un projet sur Slavutych. On discute et la jeune femme avoue ne pas avoir de boulot, ‘Je peux te montrer la ville’, dit-elle. On arrive devant chez moi, elle m’embrasse, elle se casse. Le lendemain elle me cuisinait une pizza. Le projet était né ».

Ce soir froid d’avril 2012, juste avant de rencontrer Yulia qui deviendra ensuite le pilier central de son reportage L’Ange Blanc, les enfants de Tchernobyl sont devenus grands, Niels est découragé. Il a effectué plusieurs séjours à Slavutych, mais sans résultat. Du moins, jusqu’à sa rencontre avec la jeune femme. Une « chance inouïe » pour le jeune photographe.

Elle l’emmène au cœur de la ville la plus jeune d’Ukraine; elle lui dévoile l’âme de Slavutych. Construite à partir de rien « au beau milieu d’une forêt », à une quarantaine de kilomètres de la centrale de Tchernobyl, elle nait précisément de la catastrophe nucléaire de 1986. La ville, qui se trouve hors de la zone polluée par les radiations, loge les habitants qui travaillent dans la centrale restée en fonction jusqu’en 2000. L’arche de confinement, cette grande structure en acier recouvrant le réacteur endommagé, sera terminée l’année prochaine. Ces jeunes ouvriers seront donc bientôt jeunes licenciés dans une ville où l’avenir est incertain.

12.02.2012. Slavutych, Ukraine. A young boy demonstrates acrobatic sports on a fixed bar in a playground of the Baykivskyi area of the city (built by architects from Azerbaidjan. Credit: Niels Ackermann / Lundi13
Terrain de jeu de la région de Baykivskyi à Slavutych – © Niels Ackermann / Lundi13

L’histoire de Slavutych est intimement liée à celle de Tchernobyl. Cependant, quand Niels découvre la ville, il veut se distancier des sujets d’ores et déjà traités sur la catastrophe nucléaire. D’autant plus que la commémoration des 30 ans du désastre nucléaire approche. Le travail nait d’une exploration personnelle et non d’une commande. « Pour être franc, je m’en foutais de Tchernobyl », confie-t-il. Au contraire, ce qui marque le jeune homme au début de son travail est le fait qu’à Slavutych, il n’y a pas que le problème de la radioactivité. Loin de là. « Un jour Kiril, un des jeunes du reportage, m’a emmené voir la tombe de son meilleur ami », raconte Niels. « Et il m’a dit ‘Tu sais ici on meurt plus de l’alcool et de la drogue que de la radioactivité’. C’était un grand moment journalistique pour moi. J’ai compris que mon reportage racontait quelque chose de singulier ».

13.09.2013. Slavutych, Ukraine. Yulia dances in Nightclub "Slavutych Restaurant". Credit: Niels Ackermann / Lundi13
Yulia danse dans le nightclub « Slavutych Restaurant » – © Niels Ackermann / Lundi13

Ce soir là d’avril, Yulia lui ouvre la porte de la jeunesse de cette petite ville ukrainienne. C’est le début d’un reportage en immersion, au vrai sens du terme. « Quand eux se bourraient la gueule, je me bourrais la gueule aussi », lance Niels dans un éclat de rire. Et de poursuivre: « Le temps que je suis resté là, j’ai du boire environ 16 litres de vodka ou cognac. J’aime travailler au plus près possible des gens, vivre les choses avec eux ». Reste que, sa proximité voire son amitié à l’égard de ces jeunes n’altère en rien son travail. Niels leur précise d’emblée qu’ils n’auront aucun contrôle sur son reportage.

Ainsi, pendant trois ans de va et viens réguliers dans la ville de Slavutych, le photographe documente la vie de Yulia et de tous ses amis. II a le même âge qu’eux. Pour la plupart de ces jeunes, il s’agit d’une routine cadencée par le travail à la centrale nucléaire, mais aussi les sorties, l’alcool et le sexe.

Et c’est finalement Yulia qui devient l’héroïne de son reportage, contre toute attente. « Au fil des mois et des années, son histoire est devenue la plus intéressante ». Le reportage raconte sa transformation, de la jeunesse à l’âge adulte. Une « histoire banale » – selon Niels – d’un couple qui se connaît, qui tombe amoureux, se marie et divorce enfin. Banale peut être, mais pas dans la manière dont elle est racontée. En témoigne la profondeur de son travail. Niels a pris le temps d’aller vers les gens, de se fondre dans le décor pour parler de quelque chose qu’on pense bien connaître. À savoir, la vie. Mais sous une autre lumière.

30.12.2012. Slavutych, Ukraine. Kirill kisses Nadia in a sauna. Credit: Niels Ackermann / Lundi13
Kiril embrasse Nadia dans un sauna à Slavutych – © Niels Ackermann / Lundi13

« Toutes mes photos sont des scènes de vie qui se sont déroulées devant mes yeux sans que je fasse rien pour ». Niels affirme être devenu « un meuble ». Ceci en dépit de ce qu’on pourrait imaginer en regardant les images du reportage, frôlant le psychédélique. Comme la photo qui immortalise un baiser entremêlé de fumée, celui entre Kiril et Nadia. Les vapeurs de la passion montent vers le plafond en dessinant de petites spirales: « On est arrivés au sauna, ils se roulaient des galoches devant moi… Je ne leur ai pas demandé de s’embrasser ni de sortir la cigarette! », explique simplement Niels. Même observation pour la photographie du baiser au milieu des bulles de savon, cette fois entre Yulia et son mari d’alors Zhenya. « À un moment, quelqu’un a actionné un ventilateur qui les a enveloppés d’un nuage de bulles. C’était complètement surréaliste, j’avais qu’à prendre les photos ». Ce que Niels adore en Ukraine, c’est l’absurdité du quotidien. « Un soir, pour aller acheter de la vodka, on s’est retrouvés sur une charrette tirée par des chevaux d’un paysan analphabète ».

22.06.2013. Slavutych, Ukraine. Zhenya (Evgeny) and Yulia kiss in front of their datcha during their wedding celebration with their friends. Credit: Niels Ackermann / Lundi13
Zhenya et Yulia s’embrassent devant leur datcha, le jour de la célébration de leur mariage – © Niels Ackermann / Lundi13

Niels garde le projet confidentiel pendant 3 ans. Il est conscient d’avoir un sujet très particulier, avec le risque de ne rien en tirer. « J’enlevais ma géolocalisation pour éviter que les journalistes sachent que j’étais là. Et le jour où un photographe anglais est arrivé à Slavutych, j’ai demandé à mes amis de ne pas trop lui parler pour protéger mon travail. ‘Si tu veux on peut même lui casser la gueule’ m’ont-ils répondu en rigolant. Ça n’a pas été nécessaire. Il est reparti peu de temps après, sans se rendre compte du potentiel de la situation ».

Depuis février de l’année passée, le photoreporter vit et travaille en Ukraine. Le premier voyage dans le pays, en 2009, est un véritable coup de foudre. Trois ans plus tard, à 25 ans, il commence son reportage à Slavutych. « Ce travail a littéralement changé ma vie, à plusieurs niveaux », souffle Niels. Le jeune homme s’est retrouvé aux côtés de jeunes qui, en très peu de temps, prenaient des choix radicaux. « Leur comportement m’a incité à me questionner sur ma vie. J’étais dans le confort en Suisse mais sans aucun projet ». Résultat? Niels se libère de ses attaches, décide d’emménager en Ukraine et participe à la fondation de l’agence photographique Lundi13. Plus qu’un nouveau chapitre professionnel, c’est une leçon de vie pour le photoreporter. « J’ai vraiment grandi avec les personnages de mon reportage », conclut-il.

Publié par des médias tels que CNN et Le Temps, le reportage L’Ange Blanc a une forte visibilité internationale. La ville en difficulté pourrait en profiter pour dénoncer la réalité (2500 personnes vont perdre leur travail l’année prochaine) et développer de nouveaux projets. Mais dans l’immédiat, certains membres des autorités ne sont pas prêts à s’emparer du reportage. Bien au contraire. Ils le jugent nuisible à l’image de la ville. « Ces personnes ont interdit à la télévision locale de parler de mon projet ».

Face à cette situation délicate, Niels affirme avoir un devoir par rapport aux « héros » de son histoire. « Maintenant, ils ne sont plus vus de la même manière, donc je dois être protecteur vis-à-vis de ça. Je les vois régulièrement pour qu’ils me fassent part des échos qu’ils reçoivent et pour les préparer. Surtout parce que ce sont des gens qui ne portent pas de messages politiques ». Niels voit d’un œil optimiste l’avenir de la jeunesse de la ville, notamment celui de Yulia. « Grâce à son ouverture elle se prépare à une vie meilleure. C’est à dire loin de Slavutych ».

Juliane Roncoroni

niels et yulia
Niels et Yulia – © Niels Ackermann / Lundi13

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