Alors que l’Euro 2016 débute samedi pour la Suisse face à l’Albanie, nombreux sont ceux à émettre des doutes. Notamment au niveau du football présenté. Quel est le style de jeu de la Nati? Une question à laquelle nous avons essayé de répondre, dans une enquête à travers les âges.

L’inconnue est totale, les certitudes sont éparses mais les attentes, plutôt élevées, sont unanimes. C’est en peu de mots le résumé du paradoxe incarné par l’équipe de Suisse version Euro 2016. La Nati entraînée par Vladimir Petkovic s’apprête à attaquer sa campagne européenne ce samedi à Lens contre l’Albanie dans un climat sain mais où les doutes se font légion. La défense ne rassure pas, les préposés au rôle de buteur (Seferovic, Derdiyok ou Embolo) ne marquent pas et l’étoile Xhaka peine à s’illuminer. Cela tout en rappelant que, presque deux ans après que Petkovic a succédé à Hitzfeld, on ne saurait dire si la Suisse joue bien. Pire encore, personne n’est vraiment capable d’expliquer concrètement comment elle joue.

Sur le sujet, Yves Débonnaire, sélectionneur national des M16, a tout de même un avis: « Cette équipe de Suisse a beaucoup de possibilités sur le plan offensif. Elle est capable de conserver le ballon, mais également d’amener beaucoup de percussion, en se projetant très vite vers l’avant ». Des mots savants mais qui ne sont pas loin de résumer l’étendue des possibilités s’offrant à une équipe de football lorsqu’elle se décide à attaquer. L’équipe de Suisse sait-elle donc tout faire ou presque? Sans doute a-t-elle les talents pour lui offrir une multitude d’options. Sauf que, à deux jours de son entrée en lice, on n’en sait toujours pas plus sur l’identité de jeu à la Suisse.

Partant de cette réflexion, nous nous sommes penchés sur l’équipe de Suisse à travers les âges. Avec comme objectif de trouver une réponse à la question: « Existe-t-il un jeu à la suisse? ». En d’autres mots, la Nati a-t-elle eu, au cours de son histoire, des principes qui lui sont propres pour jouer au football? L’objectif n’étant pas forcément d’évoquer des systèmes comme le 4-4-2 ou le 4-3-3, mais plutôt des attitudes, des idées. À l’instar des Pays-Bas qui se sont un temps appuyé sur un Totaalvoetbal (Football Total, fait de mouvements et de permutations incessantes). Ou encore le jeu à l’espagnole, à la « barcelonaise », de ces dernières années, basé sur une possession de balle très marquée. Éléments de réponse des années 20 à nos jours.

Les premiers pas

Dans notre enquête, la première étape suggérait un travail d’archives. Historiquement, au cours du 20ème siècle, la Suisse a-t-elle eu un style qui lui a été propre? Pour les historiens de l’ISSUL (Institut des Sciences du Sport de l’Université de Lausanne) Philippe Vonnard, Grégory Quin et Jérôme Berthoud, auteurs de Le Football Suisse: des pionniers aux professionnels[1], il n’existe pas de réelle étude sur le sujet. En Suisse, la Nati est constamment vue comme une petite nation du football, expliquent-ils. Elle a réalisé un exploit lorsqu’elle gagne et la voir perdre est normal.

Néanmoins, certaines sources permettent de porter un regard sur la façon de jouer de cette équipe. A l’occasion du centenaire de l’Association Suisse de Football (ASF) en 1994, le journaliste Jacques Ducret avait compilé toutes les rencontres de cette équipe[2]. Sur le plan des résultats, les débuts ne sont pas évidents. Sur les vingt premiers matchs (entre 1905 et 1913), la Nati perd quatorze fois, dont deux 0-9 cinglants contre l’Angleterre et la Hongrie.

Mais, petit à petit, la Suisse prend ses marques. Aux Jeux Olympiques de Paris en 1924, elle réalise sa première épopée, n’échouant qu’en finale face à l’Uruguay. Une médaille d’argent qui lui permet de s’autoproclamer « championne d’Europe », aucune compétition européenne n’existant alors. A l’occasion de ce parcours, les archives de l’époque relayées par Ducret relèvent une équipe combattante, au style globalement défensif. En finale, on parle même de la « proverbiale énergie helvétique ». Mais elle sait aussi faire parler la « précision de ses passes », face à l’Italie par exemple. Elle est en fait surtout portée par Max « Xam » Abegglen, longtemps meilleur buteur de l’histoire la sélection avec 34 buts, avant d’être égalé par Kubilay Turkyilmaz, puis dépassé par Alex Frei.

Malgré ces sources, il reste encore difficile de déterminer une manière claire de jouer. Il s’agit également de prendre en compte les conditions de jeu, à l’instar des terrains cabossés, bien loin des planes pelouses d’aujourd’hui. Aussi, avertit Philippe Vonnard, il convient de nuancer les discours. À quel point sont-ils proches de la réalité du terrain? Un journaliste de l’époque pouvait-il évoquer une équipe de Suisse victorieuse en jouant mal? Et, surtout, l’attention portée à la mécanique collective était-elle aussi importante qu’aujourd’hui? Probablement pas. Ce sont néanmoins des traces qui permettent de se faire une idée.

Le Verrou Suisse

Les décennies qui suivent sont marquées par les aller-retours incessants de Karl Rappan à la tête de la sélection. L’Autrichien sera à quatre reprises sélectionneur entre 1937 et 1963 (1937-38, 1942-49, 1953-54, 1960-63). Il reste aujourd’hui comme la première référence tactique claire dans l’histoire de l’équipe de Suisse. Son credo: abandonner le WM (une forme de 3-2-2-3) usité alors par toutes les équipes ou presque pour un système de jeu beaucoup plus défensif. Il introduit un libéro, soit un défenseur décroché derrière son équipe (on se rapproche alors de ce qui pourrait être un 1-3-3-3).

Le "Verrou Suisse" de Karl Rappan (tiré "Inverting the Pyramid" de Jonathan Wilson
Le « Verrou Suisse » de Karl Rappan (tiré de « Inverting the Pyramid » de Jonathan Wilson)

Son approche est réfléchie. Dans une interview donnée au magazine World Soccer en 1962, retranscrite par l’Anglais Jonathan Wilson dans son histoire de la tactique Inverting the Pyramid[3], Rappan explique: « Avec l’équipe de Suisse, la tactique joue un rôle important. Le Suisse n’est pas un footballeur naturel, mais il est en général sobre dans son approche des choses. On peut le convaincre de penser et calculer d’une certaine façon et progresser. […] Quand on a des joueurs moyens, on les intègre dans un plan de jeu. Le but de ce plan est de tirer le meilleur de chaque individu pour le mettre au bénéfice de l’équipe. La difficulté est d’imposer une discipline tactique absolue sans enlever la liberté de penser et d’agir des joueurs ».

La solution pour Rappan avec l’équipe de Suisse: le Verrou. Qu’on aime décrire comme l’ancêtre du Catenaccio à l’italienne instauré par Helenio Herrera à l’Inter dans les années 60. Avec, comme principale innovation tactique donc, le verrouilleur, qu’on appellera plus tard libéro. Dans les faits, c’est le premier système de jeu qui aligne quatre défenseurs. Concrètement, cela se manifeste par un bloc défensif très bas et serré, où les espaces sont limités pour l’adversaire. Au niveau de l’utilisation du ballon, on ne se mouille pas et on préfère aller chercher vite sur les côtés par de longues passes.

Le Suisse n’est pas un footballeur naturel, mais il est sobre dans son approche des choses ».

Dans la presse, avec Rappan à sa tête, la Nati est décrite comme « frileuse », pratiquant « un football académique ». On est ainsi plus dans un « marquage rigoureux » pour contrer les grosses nations, plus techniques. Lors de la Coupe du Monde 1954 à domicile, la Suisse affronte l’Italie pour se qualifier pour les quarts de finale de la compétition. Elle s’impose 4-1. Le commentaire de Jacques Ducret pour la qualifier en dit long: « divine surprise, Rappan choisit l’offensive ».   

Le Verrou suisse de Karl Rappan n’est sans doute pas l’incarnation du plus beau football pratiqué par la Nati dans son histoire. Néanmoins, il coïncide avec son meilleur parcours en Coupe du Monde (éliminé en ¼ par l’Autriche sur le score de 7-5). Et, surtout, il est la première véritable trace d’un football à la Suisse. Sans doute très conservateur avec une prise de risque moindre, mais capable de renverser certaines grosses équipes par un style de jeu qui lui est propre.

La patte Hodgson

La fin de l’ère Rappan marque aussi la fin des succès pour l’équipe de Suisse. Il y aura certes deux Coupes du Monde sans relief au Chili en 1962 et en Angleterre en 1966 mais surtout près de trente ans de galères. Les sélectionneurs s’enchaînent, les résultats se cantonnent à la médiocrité. Au niveau du jeu développé, les équipes séduisantes succèdent furtivement à celles se reposant sur une combativité et un marquage défensif serré. Aucune tendance ne se dégage et la Suisse ne compte plus sur la carte du football. Autrement dit, le football suisse produit surtout du néant.

Du moins jusqu’à l’arrivée de l’anglais Roy Hodgson, aujourd’hui sélectionneur de l’Angleterre. Son passage entre 1992 et 1995 à la tête de la Nati marque aussi le début d’une nouvelle ère pour le football suisse. Et là, les principes sont très clairs. « C’était un 4-4-2 à plat, se souvient Yves Débonnaire, avec une relation défensive très précise. On avait deux lignes à plat avec très peu d’espaces entre les lignes et les milieux coulissaient en fonction de la position du ballon. En phase offensive, on cherchait la largeur, écarter au maximum avec deux attaquants qui faisaient des courses inversées. Le schéma était vraiment très précis ». L’inspiration est celle du Milan d’Arrigo Sacchi, avec le pressing intense sur le porteur du ballon en moins.

Roy Hodsgon, sélectionneur de la Suisse de 1992 à 1995
Roy Hodsgon, sélectionneur de la Suisse de 1992 à 1995.

Avec des réussites puisque Hodgson ramène la Suisse en Coupe du Monde en 1994 où elle échoue en huitièmes de finale. Il la qualifie aussi pour son premier Euro, en 1996. Il partira cependant avant la compétition pour l’Inter Milan et sera remplacé par le Portugais Artur Jorge pour le tournoi final. Il n’empêche que Hodgson aura laissé une empreinte sur le football suisse des années 90. Non seulement son équipe nationale avait une façon de jouer claire mais l’idée a été récupérée et transmise par l’ASF. Ainsi, toutes les équipes de jeunes jouent alors de la même façon et les cours d’entraîneurs et la formation de base se basent sur la même méthode.

L’ère de l’adaptation

Si Hodgson aura laissé quelque chose au football suisse, ce n’est pas pour autant que, vingt ans plus tard, il reste la référence. En effet, entre temps, le football a évolué et ses idées avec. Pour Yves Débonnaire, aujourd’hui, « le jeu est beaucoup plus axé sur la transition. Que ce soit entre la défense et l’attaque à la récupération de balle ou entre l’attaque et la défense lorsqu’on la perd. » Il s’agit aussi de s’adapter à ses joueurs, notamment ses attaquants. Qu’ils soient vifs et rapides ou costauds et bons dans le jeu aérien peut avoir une réelle incidence sur les principes de jeu.

L’adaptation est d’ailleurs l’un des mots-clés dans la réflexion actuelle en Suisse. Adaptation à l’adversaire, à ses joueurs, à son collectif. Est-ce là une raison pour laquelle il est difficile de voir poindre une identité suisse dans le style de jeu? Peut-être. D’autant plus que certains exemples de matchs-clés ces dernières années tendent à le démontrer. Lorsque, en 2006, la Nati de Kuhn se focalise sur les côtés pour trouver Alex Frei à la réception, c’est une adaptation à son attaquant. En 2010, regroupée dans un bloc compact très bas en jouant à fond les contres, la Suisse bat l’Espagne grâce à une adaptation claire à l’adversaire. En 2014, face à l’Argentine, Hitzfeld mise sur la vitesse de Drmic en attaque, car il sait que l’adversaire va le contraindre à jouer bas et aura un bloc haut, libérant des espaces.

Yves Débonnaire, sélectionneur M16 équipe de Suisse. Crédits Photos : Association Suisse de Football
Yves Débonnaire, sélectionneur M16 équipe de Suisse. (Crédit photo: Association Suisse de Football)

L’objectif est, au fond de la réflexion, que la formation suisse permette à ses joueurs de s’adapter à tous les contextes, tous les entraîneurs, toutes les façons de jouer pour exprimer au mieux leur talent. Qu’ils puissent s’intégrer à tous les collectifs, détaille Yves Débonnaire. Néanmoins, celui qui entraîne des équipes nationales juniors depuis plus de quinze ans explique qu’il y a tout de même certains principes de jeu clairs dans le football suisse aujourd’hui: « Par exemple, on veut qu’il y ait une forte pression à la perte du ballon, pour favoriser la transition. Il y a aussi certaines règles précises. Comme le fait que la première passe doit, dans l’idéal, être vers l’avant afin de sortir de la zone de récupération. On cherche aussi, si possible, à aller le plus vite possible vers le but adverse pour exploiter le déséquilibre de l’adversaire. Mais, au fond, l’idée de base, c’est que le joueur fasse le choix juste. On travaille beaucoup sur l’intelligence de jeu et la notion de choix ».

En résumé, l’idée derrière la formation des joueurs n’est donc pas qu’ils incarnent une façon de jouer à la Suisse. Plutôt, ces joueurs doivent être des couteaux suisses capables de s’adapter à chaque situation. Une ligne sans doute optimale pour les voir s’imposer dans les meilleurs clubs européens. Mais traduit-elle une véritable piste de réflexion pour voir performer sa sélection nationale?
Et si, au fond, l’identité de l’équipe de Suisse n’était que le reflet d’un pays consensuel et pragmatique, qui veut fuir l’extrémisme. Sans fioriture ni prise de risque insensée, dans un compromis constant, la Nati 2016 est peut-être finalement la meilleure incarnation de son pays.

Valentin Schnorhk


Crédit photo de l’image principale: Association Suisse de Football

[1] BERTHOUD, Jérôme, QUIN, Grégory et VONNARD, Philippe (2016), Le football suisse : des pionniers aux professionnels, Presses Polytechniques et Universitaires Romandes.

[2] DUCRET, Jacques (1994), Le livre d’or du football suisse, L’Age d’homme.

[3] WILSON, Jonathan (2008), Inverting the Pyramid : the history of football tactics, Orion Books.

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