Le 24 mai, Louis Billette Quintet présente Immersion, son premier disque, à Lausanne. Un album de jazz onirique dans lequel Louis met en musique les tableaux de son frère Romain, diagnostiqué « schizophrène » à l’âge de 16 ans. Portrait de ce groupe de jeunes musiciens.

Jus de fraise, clope au bec, et leurs peaux pâles caressées par les derniers rayons du jour. Les musiciens viennent de s’envoyer huit heures de répétition et décompressent autour d’une table de jardin en fumant, tous paquets de tabac béants. C’est dimanche, il fait frisquet.

Le jardin, c’est celui de Louis, le saxophoniste. Il est le compositeur, le chef du Louis Billette Quintet. C’est lui qui trace les champs d’improvisation pour les autres musiciens: Zacharie, François, Marton et Blaise. Cinq étudiants (ou anciens) de la HEMU, la Haute École de Musique de Lausanne. Le 24 mai, ils présenteront leur premier album Immersion à Chorus, le principal club de jazz de la capitale vaudoise.

Louis Billette, saxophoniste et compositeur
Louis Billette, saxophoniste et compositeur

« On aura droit à notre photo accrochée aux murs du club, comme les grands jazzmen », ironise Zacharie, le trompettiste et « bugliste » affalé sur sa chaise. Comme la plupart des membres du quintet, Zacharie est venu de France pour étudier le jazz à Lausanne. Un phénomène courant, explicable en partie par le fait qu’une seule école en France propose une formation reconnue à l’étranger, comme le font les Hautes Écoles en Suisse. « On vit mieux de la musique ici c’est sûr », ajoute François, le pianiste parisien, convaincu. « A Paris ou à Berlin souvent les concerts ne sont pas rémunérés. Il y a des tas de gens qui ne percent pas ».

Six tableaux, six morceaux

Comme les compositeurs impressionnistes en leur temps, Louis s’est inspiré de la peinture pour écrire la musique de ce premier album. Choisissant six tableaux peints par son frère, il a composé à partir d’eux six morceaux de jazz. « Je « m’immerge » dans le tableau et une idée me vient. Ensuite la musique coule toute seule. »

Le peintre, c’est son frère Romain, 29 ans. Il vit dans un hôpital psychiatrique à Paris. En quelques mois, il a peint plus de 500 tableaux. Face à l’ardeur de son travail, les infirmiers, voyant le signe d’une obsession, l’ont contraint à « freiner un peu » sa production. Diagnostiqué « schizophrène » à l’âge de 16 ans, c’est avec les premiers symptômes, l’hallucination et l’altération du fonctionnement de la pensée étant les plus fréquents, qu’apparaît son besoin permanent de créer, avec la musique d’abord. « On passait des heures à faire du rap ensemble, des fois je l’accompagnais au piano », se remémore Louis avec un sourire.

Certains tableaux de Romain sont à l’origine des morceaux de l’album.

Musicalement, Romain est l’influence première de Louis: « C’est par lui que j’ai compris à quel point la musique est essentielle. Ça me connecte à lui. Je pense à mon frère quand je joue », confie le saxophoniste. Un moyen de garder un lien, malgré la distance géographique et psychique entre les deux frères parisiens. « Romain est tout le temps en train de créer des trucs dans sa tête, de triper. C’est des délires que je ne comprends pas. Moi je suis dans le monde réel et lui de l’autre côté. C’est inspirant, ça fait réfléchir. »

Mélodies « des grands espaces »

Simple et poétique, le jazz du Louis Billette Quintet plonge celui qui l’écoute dans un univers profond et onirique, parfois même comique, notamment dans le morceau Joie (à écouter ci-dessous) par ses contrastes et ses effets de surprise. Avec des mélodies planantes aux constructions puisées dans des airs de Haendel, des textures imagées empruntées aux impressionnistes, l’album Immersion est un océan de rêves, une tempête chaude, d’une naïveté qui s’exprime jusque dans les noms des titres (« Joie », « Goutte d’eau », « Il était une fois »…). « Les tableaux de mon frère sont joyeux, je ne les trouve pas glauques du tout », souligne Louis, observant l’une des peintures dont est inspiré l’album. Qualifié de « compositeur climatique » et « mélodiste des grands espaces », Louis recherche une musique authentique, loin des modes.

Contacté à l’hôpital par téléphone, Romain affiche volontiers sa satisfaction concernant l’album: « Ça fait vraiment plaisir! » Lui qui se considère artiste « au moins un minimum », souhaiterait également commercialiser les morceaux de rap qu’il a enregistrés. « Il voudra sûrement partir en tournée avec moi », prévoit Louis, finissant d’avaler son jus de fraise. « Mais ça, c’est pas pour tout de suite », ajoute, lucide, celui qui rêve de faire des concerts-expositions avec son frère. Aujourd’hui, Louis dit espérer déjà que Romain puisse avoir sa permission de sortie lorsque le quintet jouera en concert à Paris, le 20 septembre.

Lysiane Christen

Joie fait l’ouverture de l’album Immersion. Ici en live:

L’intégralité de l’album est sur Soundcloud:

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