De plus en plus de Suisses sont accros à internet. Vice secrétaire général du Groupement Romand d’Études des Addictions (GREA), Frédéric Richter décrypte une consommation excessive d’internet dont les causes restent floues et les effets complexes à étudier. Interview.

Peut-on parler de « cyberaddiction »?

Nous préférons le terme d’hyperconnectivité pour définir le phénomène d’usage excessif d’internet. Il est apparu dans le cadre de nos travaux que le terme d’addiction ne convenait pas à ce phénomène-là, surtout concernant les jeunes. L’addiction est caractérisée par une perte de contrôle et le fait d’avoir beaucoup de mal à arrêter quelque chose dont le comportement excessif est à considérer comme un symptôme. Or, avec internet, nous pouvons remarquer que de nombreuses personnes peuvent passer d’un stade d’utilisation excessive à un stade de déconnexion totale du jour au lendemain, comportement qui n’est pas observé avec les autres addictions. Ensuite, il y a une tendance des médias à dramatiser des situations. Nous avons donc estimé plus judicieux de parler d’hyperconnectivité et éviter la connotation négative que véhicule le terme de cyberaddiction.

Pour ne pas placer l’usage excessif d’internet dans la même catégorie que la consommation de cocaïne par exemple?

Exactement! En employant le terme « addiction », nous parlons de personnes en souffrance qui n’abandonnent pas leur activité comme ça, du jour au lendemain. Je trouve que l’on biaise le débat en parlant des jeunes comme addicts au téléphone portable par exemple: si c’est présenté ainsi, alors je le suis également. Cette banalisation de l’emploi du terme « addiction » est dommageable. Le phénomène d’addiction concerne des situations de souffrance importante. Le « mésusage » du terme addiction tendra à stigmatiser des comportements et des personnes qui ne sont pas « réellement » addicts. De l’autre côté, avoir autour de ce terme une prise de conscience plus large est essentiel. Cette tension montre toute la complexité du phénomène.

Quels sont les facteurs déclencheurs de l’hyperconnectivité?

Vous touchez là un point très délicat. La dépendance à internet est une conséquence et non la cause du problème. Nous cherchons à identifier le type de produit utilisé et à étudier le parcours de vie de la personne afin d’appliquer le traitement adéquat. Si l’on parle de la cigarette, le facteur addictogène sera par exemple la nicotine: on pourra étudier ses impacts sur le cerveau, dont la dépendance, puis essayer d’agir en conséquence par l’intermédiaire de substituts médicamenteux. Pour les médias électroniques, c’est plus compliqué: qu’est-ce qui fait que vous retournez derrière votre écran? En quoi le produit en lui-même crée un appel, une envie d’y retourner: le produit, la personne, son environnement? À l’heure actuelle, nous ne connaissons pas encore tous ces mécanismes concernant l’hyperconnectivité.

On trouve beaucoup d’informations préventives à l’intention des jeunes ou de leurs parents. Mais qu’en est-il de la prévention des adultes?

Les campagnes à l’intention des adultes sont moins visibles alors que c’est dans cette population que nous trouvons des cas graves. Les premières statistiques suisses montrent que de plus en plus de femmes présenteraient un usage problématique d’internet: il faut comprendre cette donnée au regard du temps passé en ligne, surtout sur les réseaux sociaux. Il faudra toutefois voir si cette information se confirme dans le temps.

Qu’est-ce qui est mis en place au niveau de la prévention?

Les mondes virtuels dans lesquels vivent certaines personnes sont si vastes et complexes qu’il faut parfois un interlocuteur qui les connaisse un minimum. Les nouvelles générations de spécialistes connaissent toujours mieux les mondes numériques, que ce soit au niveau préventif ou thérapeutique.

En 2010, une des conclusions de votre première enquête était que les professionnels du traitement et de la prévention des addictions étaient peu au courant de l’offre disponible. Qu’en est-il aujourd’hui?

Notre enquête a révélé qu’il y avait peu d’offres de traitement en Suisse à cette époque. Aujourd’hui, en quelques clics, les professionnels comme les personnes concernées ont accès à beaucoup d’informations. Plusieurs acteurs parlent des dangers d’internet, leur message s’inscrit dans une mission institutionnelle propre. Un travail de coordination est encore nécessaire entre ces différents acteurs (école, famille, police, santé, etc.). Au niveau du repérage des situations à risque ou problématiques, il manque encore un outil qui nous indiquerait à partir de quel moment nous devons considérer que la consommation d’une personne pose problème.

Guillaume Gétaz


BIOGRAPHIE

Frédéric Richter
Frédéric Richter

Avant d’occuper son poste actuel au GREA, Frédéric Richter a travaillé sur le terrain au contact de personnes souffrant d’addictions. Depuis 2010, il s’intéresse à l’usage excessif d’internet et reconnaît que l’on ne sait pas encore grand-chose sur ce phénomène somme toute relativement nouveau.

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