Quand j’ai demandé à Ahmad* s’il était d’accord de témoigner, sa réponse a jailli. « Est-ce que ton article sera diffusé dans toute la Suisse? Il faut que tout le monde soit au courant de ce qu’il m’arrive. » Cette histoire, c’est celle d’un Afghan de 21 ans réfugié en Suisse qui a parcouru la tristement connue « route des migrants ». J’ai rencontré Ahmad à la chapelle Mon-Gré à Lausanne. Il y habite avec une dizaine d’autres résidents. Le lieu est géré par le Collectif R qui accueille des personnes sans papiers menacées d’expulsion jusqu’à une amélioration de leur situation.

Ahmad yeux
Dessin: Caroline Toussaint

Le jeune homme, dont les yeux me rappellent ceux de la jeune fille afghane de Steve McCurry, accepte de se confier mais ne parle ni français, ni anglais. C’est donc avec un interprète que nous nous rencontrons dans un café sous-gare lausannois. Rapidement, le parcours d’Ahmad me laisse sans voix. « Mon père a été tué quand j’avais douze ans. » Face à ses réponses timides et son attitude déconnectée, je n’insiste pas. Il raconte le voyage parcouru avec un cousin, de passeur en passeur et d’un endroit à l’autre. « Chacun est dans son coin, les gens ne se parlent pas. » Nous passons en revue les différents pays traversés, Google Maps à l’appui. Iran, Turquie, Grèce ou Bulgarie peut-être, Ahmad peine à se souvenir. Une seule certitude: c’est en Croatie qu’il reçoit son papier d’entrée en Europe. C’est aussi dans ce pays qu’il risque d’être expulsé sous le coup des accords de Dublin. La discussion se prolonge sur des détails administratifs, Ahmad est confus, j’ai l’impression que l’entretien touche à sa fin. « Insiste sur son métier de policier », me glisse l’interprète qui a longuement discuté avec Ahmad auparavant. On rembobine.

Ahmad arme
En Afghanistan, d’après une photo donnée par Ahmad. Dessin: Caroline Toussaint

Être policier dans la petite ville de Baghlan au nord de l’Afghanistan, c’est tenter de maintenir l’ordre dans un pays où règne le chaos depuis des lustres. Le travail de Ahmad, c’était aller au front pour lutter contre les Talibans, parfois pendant plusieurs semaines. Manier l’arme lourde. Devoir tuer pour ne pas être tué. Avoir pour repas du pain et des patates. Dormir sous tente et être réveillé à tout moment pour combattre. Subissant des pressions de l’armée afghane, Ahmad a dû quitter le pays pour ne pas suivre le même destin que son père, commandant de police assassiné.

Ahmad volley
Dessin: Caroline Toussaint

Sa vie en Suisse, il ne l’imaginait pas ainsi. Le jeune homme, qui a arrêté l’école à 14 ans, se voyait entreprendre des études, travailler. Et exercer ce dans quoi il excelle: le volley. Ahmad faisait partie de l’équipe nationale d’Afghanistan. Tous ses coéquipiers étaient aussi policiers. L’interprète s’absente, Ahmad me montre leurs photos sur Facebook. Il commente: « J’ai appris dernièrement que cet ami-là a été tué par les Talibans. Celui-là est exilé en Suède. Et lui, il est mort aussi. » Nous communiquons difficilement. Pour signifier la mort, il joint ses deux mains et imite quelqu’un qui dort. Tout comme il mime ce qu’il ressent quand je le questionne sur sa famille restée en Afghanistan. Ses doigts partent de ses yeux et glissent sur son visage pour représenter les larmes qui coulent lorsqu’il pense à sa sœur de 16 ans et à sa mère. Sous la manche de son t-shirt, j’aperçois un « mother » tatoué grossièrement sur son bras.

Ahmad est heureux de parler de sa situation. Son cœur est plus léger. Pendant une pause cigarette de l’entretien, l’interprète me dit: « il demande si vous pouvez faire quelque chose pour lui. » Et une fois de plus, je reste sans voix.

*prénom d’emprunt

Anne-Julie Ruz

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