La mèche bien coiffée sur le regard clair, tantôt vêtu d’un nœud papillon ajusté, tantôt d’un ensemble accordé, Benjamin Wolf a l’allure d’un dandy. Quand il déambule dans son village de campagne alsacienne, tous les regards se posent sur lui. Il dénote: sa banane frise au vent, ses vestes en fourrure appellent l’œil, et ses chaussures, souvent compensées et brillantes, semblent tout sauf confortables. Dans ses bras, des paquets, des vieux objets.

Certains voisins regardent par la fenêtre, derrière le rideau. Ils se tordent le cou, pour mieux voir Benjamin rentrer dans sa maison. Ils espèrent, silencieux, percer le mystère, deviner ce que le jeune homme cache chez lui. Or, il pousse la porte et la referme, sans un regard pour les indiscrets. Certains pourtant peuvent témoigner. Le secret du jeune homme, ce sont ses trésors: dans la grange déjà, à l’abri des regards, les meubles et les babioles s’entassent.

Benjamin est un collectionneur, un ramasseur, un connaisseur.

Lampes art déco, livres en tous genres, petits jouets cabossés… Il les empile, les bichonne, en revend certains. Les plus beaux objets, il les garde pour lui. C’est le cas, par exemple, des poupées anciennes et de leur mobilier.

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Une poupée de mode, datant du XIXe siècle. Benjamin la garde précieusement dans ses vitrines. Crédit photo: Vincent Muller

« J’avais 4 ans quand j’ai commencé mes collections. Quand ma grand-mère est morte, ma tante m’a fait découvrir son ancienne maison de poupées, qui était alors rangée au grenier. Ça a été immédiat: à partir de là, j’ai voulu trouver des pièces pour la remplir et l’aménager. C’est sans doute ça qui a déterminé mon métier, architecte d’intérieur ».

La fameuse maison trône aujourd’hui dans le salon du garçon. Immense, elle renferme des dizaines de petites scénettes: des poupées qui prennent le thé, des jeunes femmes qui apprennent la couture, des meubles minuscules. « Ce sont les mêmes meubles que ceux qu’on pouvait avoir chez soi, à l’époque… mais en petit. Des commodes art nouveau, des fauteuils en tissu… il y a même de tout petits ciseaux en ivoire, et des petits dés ».

De grands meubles-vitrines – de taille humaine, cette fois – renferment des poupées de mode. Énormes yeux bleus, grosses joues roses et peau diaphane, elles n’ont rien à voir avec leurs héritières Barbie. « Elles datent du XIXe siècle. Elles portent de jolies robes de taffetas, des manteaux de velours et des cols en vison. Elles servaient de modèle aux petites filles, elles représentaient ce qu’il fallait être. Par exemple, si elles ont la peau si blanche, c’est parce qu’il  n’était pas bien vu d’être bronzé, à l’époque. Ça voulait dire qu’on travaillait dans les champs, et donc qu’on était pauvre ».

Les poupées embellissaient la vie des petites filles de l’époque.

Benjamin prend ses poupées dans ses bras, soigne leurs vêtements, en parle comme d’amies. « Je ne joue pas avec elles,  ça n’a jamais été le cas. Je les collectionne pour les exposer, parce que ce sont de belles pièces, très rares. Certaines valent des milliers de francs suisses ».

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La poupée est enveloppée dans des vêtements délicats. Elle a appartenu à une jeune bourgeoise, au XVIIIe siècle. Crédit photo: Vincent Muller

La pièce la plus précieuse dort dans la chambre de Benjamin. Il s’agit d’un poupon, « un petit Jésus », précise-t-il. Emmitouflé dans des coussins de soie, le bébé de cire a autrefois appartenu à une jeune fille bourgeoise. Benjamin le sait, parce qu’il a trouvé un morceau de papier froissé, marqué du nom de l’acquéreuse, lors de l’achat de la pièce. « Ces poupées, je les vois comme des petits êtres qui embellissaient la vie des petites filles de l’époque ». Des petits êtres qui n’ont rien de maléfique, s’empresse-t-il de préciser, pour rassurer les plus froussards.

Chez Benjamin, les rats deviennent des danseuses de ballet, les marcassins des petits marquis.

Autre bizarrerie qui interpelle: Benjamin collectionne aussi les animaux empaillés. Il fouille les brocantes et chine chez les antiquaires. Il a déjà recueilli chez lui quelques dizaines de belettes, canetons, rapaces et autres petits animaux de la forêt. « Je leur crée des vêtements, je les habille ». Ils servent donc de petits modèles dignes des plus belles fables de La Fontaine. Des modèles bien particuliers, il faut l’avouer: chez Benjamin, les rats deviennent des danseuses de ballets, les marcassins des petits marquis.

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Une belette empaillée, habillée par Benjamin. Crédit photo: Vincent Muller

« Mes amis me trouvent bizarre ». Benjamin l’avoue, ce n’est pas commun d’entasser chez soi autant d’objets et surtout, des animaux morts. Certains se sentent oppressés chez lui, et il admet que son style ne convient pas à tout le monde. Tous ces objets ne sont pourtant que des souvenirs, auxquels Benjamin souhaite donner une nouvelle vie. Benjamin les remet en valeur, et raconte le passé et le présent à qui veut l’entendre, et le comprendre… « ce genre de choses ne se comprend qu’entre réels passionnés. Mais parfois, des gens viennent visiter la maison, alors je leur raconte l’histoire du lieu et celle des objets, des poupées. Tout le monde est étonné de voir une telle collection ».

Le jeune homme est bien décidé à transformer sa demeure un jour et à en faire un musée. Les plus curieux pourront alors pleinement découvrir ce qui se cache dans cette maison de poupée grandeur nature.

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Benjamin Wolf, chez lui. Crédit photo: Vincent Muller

Caroline Toussaint

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