C’est le slogan d’une campagne de Greenpeace qui circule actuellement dans les médias en Suisse. Doit-on vraiment sauver l’abeille d’un danger en Suisse? Est-elle sur le point de mourir? C’est la question abordée avec Eric Marchand, apiculteur à Villeret (BE) et grand connaisseur de l’abeille.

Son d’ambiance de lecture: devant la ruche à Villeret. À arrêter s’il vous perturbe.

C’est au pied du Chasseral, à Villeret, que se trouve le repère d’Eric Marchand, 73 ans et apiculteur depuis près de 35 ans; une sorte de « pape de l’abeille » en Suisse romande. « Certaines personnes me considèrent comme ça, mais je suis plutôt le Schwarz-Peter de certains milieux apicoles suisses », lance celui qui est établi depuis sept générations dans son village. « J’ai toujours eu l’habitude de parler franchement et ça me met parfois dans des situations un peu délicates ». Humble mais piquant, comme ses abeilles, l’homme est réfléchi. La santé de ses butineuses, il en connaît un paquet, lui qui a été inspecteur des ruchers et expert dans un groupe de travail au niveau fédéral.

Des abeilles sur leurs cadres. (image: LDD)

Des maladies sous contrôle

Premier constat, les abeilles d’Eric Marchand vont bien. Il ouvre une de ses ruches de testage et montre un panneau qui se trouve sous ses cadres de miel, ce panneau récolte les détritus en tout genre. « J’aimerais vous montrer à quoi ressemble le varroa, en vous montrant un des déchet typique qu’il laisse, mais regardez, il n’y en a pas ». Le varroa est un acarien qui parasite les abeilles, il a été amené en Europe depuis les années septante. C’est la maladie qui cause le plus de perte dans les colonies avec la loque européenne. Mais ces deux affections ne se trouvent pas dans le rucher d’Eric Marchand. « Personnellement, je n’en ai jamais eu et n’ai jamais perdu de colonie. À ce niveau là, je ne pense pas que la santé des abeilles, en général, en Suisse, ait diminuée », lance-il encore. Mais en irait-il différemment à un autre niveau ? Selon l’apiculteur de Villeret, c’est aussi la manière de s’occuper des abeilles et le matériel utilisé qui est en cause. « Le risque c’est d’avoir des ruchers comme celui de type suisse. Les abeilles sont dans des armoires et c’est en général beaucoup trop sombre. Les maladies ne sont pas détectées à temps. Ce sont des ruchers qui devraient être éliminés ».

Les pesticides font peur

Mais surtout, c’est l’emploi de pesticides qui fait craindre le pire à l’apiculteur. « Les produits apicoles et l’abeille sont le reflet de leur environnement. Cela veut dire que si, autour des mes ruches, on plante des espèces végétales qui nécessitent des traitements phytosanitaires, alors je risquerais de me trouver dans la même situation que les apiculteurs possédant des ruches en bordure de grandes cultures, où l’on a pu constater de grandes mortalités d’abeilles ». Plus que les maladies classiques, ce sont donc les produits utilisés pour se préserver des ravageurs ou des mauvaise herbes qui posent problème. « Je redoute l’effet des ces pesticides et des cocktails de ces pesticides, ne serait-ce que par leur violence. Si cinq grammes de glyphosate fait mourir un frêne de trente mètres, je peux bien imaginer les conséquences que cela peut avoir sur la nature et sur l’homme aussi ».

Eric Marchand raconte son expérience: « frêne contre glyphosate » (0’43 »).

Des pertes dues aux néonicotinoïdes

Malgré la passion qui l’anime, l’apiculteur ne perd pas de vue les vrais enjeux derrière la santé des abeilles. « Il est clair que l’abeille est la sentinelle de l’environnement. Le jour où cette sentinelle ne sera plus là, alors les conséquences seront vraiment catastrophiques pour toutes sortes de produits maraîchers ». En temps que pollinisatrices, (ndlr: elles assurent 80 % de la pollinisation des plantes cultivées et sauvages), les abeilles jouent donc le rôle de gardien et sont de fait touchées de plein fouet en cas d’anomalies.

Si l’apiculteur du Vallon de St-Imier en est pour l’instant préservé, le même constat n’est pas applicable dans le monde. En effet, durant les dix dernières années, une hausse des pertes de colonies a été remarquée dans l’hémisphère nord. Selon les scientifiques, l’emploi par l’agriculture de pesticides ne serait toutefois qu’un des éléments en cause parmi d’autres. En Suisse, en 2015, il y a eu quatorze cas d’intoxications recensés. Il n’a pas été possible de trouver la raison de la perte dans quatre cas. Mais selon les statistiques du service sanitaire apicole (SSA), sur les dix autres cas restant, « Une intoxication a clairement pu être démontrée. […] Neuf des dix intoxications ont été causées par des néonicotinoïdes, une seule par un pesticide bio ». Ces néonicotinoïdes sont des insecticides qui tuent en paralysant le système nerveux de l’animal. Mais comme le montre les analyses faites en laboratoire, c’est un cocktail de produits qui a été retrouvé dans l’organisme des abeilles. Les fongicides y sont aussi présent, dans sept cas sur dix.

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Un essaim d’abeille. (image: LDD)

Plan d’action sur les produits phytosanitaires

Politiquement parlant, le sujet est sur le devant de la scène. Pas besoin ici de refaire toute l’actualité européenne, mais une anecdote simplement. Lors d’un contact téléphonique, l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) refuse d’accorder un entretien dans un délai serré faute d’avoir pu se préparer suffisamment. « C’est un sujet politiquement sensible », se justifie l’interlocuteur.

Les instances sont sur le pied de guerre, d’ici la fin de cette année, le Conseil fédéral doit adopter « le plan d’action visant à la réduction des risques et à l’utilisation durable des produits phytosanitaires ». Le texte a été rédigé, il fait 84 pages. Le processus se voulant participatif, les « milieux concernés » sont encore invités à donner leur avis quant à ce document jusqu’au 28 octobre 2016. Dans ce projet, les abeilles sont prises en compte sous la catégorie « organismes terrestres non-cible », au même titre que les oiseaux, les mammifères, les reptiles et les amphibiens. Il est stipulé qu’elles doivent être « mieux protégées grâce à une réduction de 50 %, d’ici 2026, des émissions sur les surfaces proches de l’état naturel leur servant d’habitat ».

Dans dix ans, si tout se passe comme prévu, l’abeille devrait donc siroter des cocktails bien moins chargés. Save the bees? L’avenir le dira.

Joël Regli

Ici, une galerie qui explique contre quoi les produits phytosanitaires luttent (images: LDD):

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Crédit photo: « Save the bees », Greenpeace.lu

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