Agriculteur, homme politique, écrivain et penseur, Pierre Rabhi est actif sur tous les fronts. Fervent partisan d’une société plus écologique et humaine, il prône une spiritualité engagée qui séduit un vaste public. Il y a deux semaines, il donnait une conférence très attendue à Genève.

« La Suisse est ruinée », annonçait WWF Suisse le 17 avril. Le pays a consommé toutes les ressources naturelles qui devraient le faire tenir toute l’année, et ce en seulement quatre mois. « 3,3 planètes seraient nécessaires si tout le monde vivait comme en Suisse », avertit l’organisation.

C’est sur la base de ce constat rappelé par la maire de Genève Esther Alder que s’est ouvert la conférence de Pierre Rabhi au Théatre du Léman le 22 avril. Un rapport alarmiste qui n’a pourtant pas freiné les 800 personnes venues assister à l’évènement. « Malgré les désastres annoncés, Pierre Rabhi propose des solutions concrètes qui redonnent de l’espoir », s’exclame Mélanie, venue de France voisine pour écouter le philosophe. La conférence commence dans une heure et une queue d’une vingtaine de mètres s’étend déjà. « Ils ne pourront pas tous rentrer », s’inquiète l’ouvreuse.

La « sobriété heureuse »

C’est à l’occasion de la Journée internationale de la Terre nourricière que Pierre Rabhi, paysan et philosophe français d’origine algérienne, a accepté l’invitation de la Ville de Genève. Pionnier de l’agriculture écologique et grand critique de la modernité, il invite à embrasser une éthique de vie qui connaît un succès considérable. Son ouvrage Vers la sobriété heureuse s’est vendu à plus de 20’000 exemplaires. Des gens de tous âges se mêlent dans le hall chic du théâtre. Au bar, des jeunes aux longues dreadlocks côtoient des femmes de 50 ans et des hommes en costume. Pierre Rabhi transcende les générations et les genres.

Un public déjà conquis

« Et voici celui que vous attendez tous… » Avant même que son nom ne soit prononcé, des applaudissements nourris éclatent et certains se lèvent. Alors que l’homme entre sur scène, la grande salle du théâtre s’embrase. Pierre Rabhi s’avance calmement. Petit et menu, il s’assoit au fond de son fauteuil et sourit. « Je suis très touché, très ému. » Une apparence frêle et une sensibilité à fleur de peau derrière lesquelles se cache un militantisme féru. Captivé, le public ne prête pas attention à la journaliste qui lui tend le micro. Pierre Rabhi non plus d’ailleurs. Bien que respectueux, il déroule sa pensée sans s’attarder sur ses questions.

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Le déséquilibre planétaire

Dès les premières minutes, il met l’humanité face à ses contradictions. « 1/5ème de la population mondiale consomme 4/5ème des ressources planétaires. » Des « Oh » de surprise et de rage résonnent dans la salle. Pierre Rabhi enchaîne. « Des gens meurent de faim alors que d’autres jettent la nourriture dans les poubelles. » Mélange de gravité et de bienveillance, il présage le pire tout en ne jugeant personne. « La croissance économique crée une dynamique d’accaparement du profit. » Malgré ses 78 ans, sa voix est puissante tout en étant posée. « Les humains ne sont pas intelligents, ils sont une catastrophe biologique parmi la plus violente qui soit. »

On se demande souvent quelle planète nous allons laisser à nos enfants, mais moi je me demande plutôt quels enfants nous allons laisser à notre planète. »

Malgré une toile de fond plutôt sombre, Pierre Rabhi enchaîne anecdote sur anecdote. « Le lion mange l’antilope pour se nourrir, mais il n’a pas d’entrepôt d’antilopes pour les vendre à ses copains contrairement à l’Homme ». Le public rit de bon coeur. Bien que son discours condamne le comportement humain, le philosophe véhicule un message d’espoir. Incitant chacun à « prendre conscience de son inconscience », Pierre Rabhi souhaite que tout le monde « fasse sa part ». Sa maxime: « en prenant soin de la nature, nous prenons soin de nous-mêmes. » À l’annonce de ses préceptes, les spectateurs adoptent un air hautement concerné.

Un acte de résistance

Au-delà de son engagement écologique, Pierre Rabhi propose un système différent en tous points. De la refonte du système patriarcal au remaniement de l’éducation nationale, en passant par l’interdiction des pesticides et la revalorisation des paysans. Le coeur de sa théorie reste néanmoins le retour à la Terre: « Jardiner est un acte politique ». Pour contrer les méfaits de la mondialisation, il propose aux générations futures de modérer leurs besoins et de consommer localement. « On se demande souvent quelle planète nous allons laisser à nos enfants, mais moi je me demande plutôt quels enfants nous allons laisser à notre planète. »

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La modestie d’un supposé gourou

Foule en admiration, applaudissements à répétition: la figure charismatique de Pierre Rabhi pousse la journaliste à poser la question fatidique: « Que pensez-vous des gens qui vous considèrent comme un gourou? ». Dénuée de tout orgueil, sa réponse enchante un public d’ores et déjà séduit. « Je serais un gourou si je ne faisais que dire, et si je ne faisais que dire, je me tairais. » Et justement, à la fin de la conférence, une femme au premier rang se hisse sur scène. Les agents de sécurité tentent de la repousser. Mais en vain. Elle parvient à tendre une lettre au philosophe qui, conciliant, la récupère en souriant. Comme si, malgré sa modestie, son côté grand prédicateur lui collait à la peau.

Un sentiment d’inachevé

La conférence devait durer une heure et demie et deux heures sont déjà passées. C’est sur le ton de l’humour que la journaliste coupe Pierre Rabhi dans sa relation fusionnelle avec le public: « Je joue le rôle de la marâtre, désolée, mais il va falloir s’arrêter. » En guise de mot de la fin, elle l’interroge une dernière fois: « Finalement, vous y croyez vraiment à cette philosophie que vous préconisez? ». Une voix furieuse s’élève dans le public: « Mauvaise question! » Pierre Rabhi semble effectivement déconcerté. L’assemblée se met à huer, ce qui fera office de réponse à la journaliste. Pierre Rabhi, lui, finira comme il a commencé, en racontant une histoire.

Lila Erard


La conférence a été exceptionnellement filmée et postée sur le site de la Ville de Genève en raison des places limitées du théâtre de Léman.


BIOGRAPHIE

Fils d’un forgeron algérien, Pierre Rabhi est né en 1938 et est confié à l’âge de 5 ans à un couple de Français après le décès de sa mère. Marqué par la colonisation et la révolution industrielle, il décide de s’installer en France, nourrissant le rêve de devenir paysan. Dans les années 1960, il achète une ferme en Ardèche avec sa femme afin d’expérimenter l’agroécologie, procédé destiné à préserver les ressources naturelles de la Terre. Reconnu pour ses expériences fructueuses, il est invité dans différentes régions d’Afrique au cours des années 1980 afin de tenter de redonner leur autonomie alimentaire aux populations autochtones. En 1994, il participe à l’élaboration de la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification. Il se présente aux élections françaises de 2002, ce qui lui confère une certaine notoriété. Pierre Rabhi a plus d’une vingtaine d’ouvrages à son actif. Plus récemment, il a crée le Mouvement Colibris avec Cyril Dion, réalisateur du documentaire Demain césarisé en 2016.

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