ZAMBIE

Un mari, plusieurs femmes. De nombreux pays d’Afrique australe perpétuent la tradition polygame, au détriment des droits des femmes. Éclairage en Zambie, sur une pratique actuellement en recul.

« Avoir plusieurs femmes? C’est fantastique! » Mosa* est zambien et vit dans la capitale chaotique du pays, Lusaka. Il est employé dans un lodge aux environs de la ville. « Je sais bien que ce n’est pas la même chose pour vous les Occidentaux. Par exemple, vous pouvez être boyfriend et girlfriend pendant des années, ici par contre, si on veut commencer à se fréquenter sérieusement,  il faut se marier. »

La polygamie, une pratique en baisse

Le mariage est un passage fondamental dans la culture africaine, la première étape vers la création d’une famille. En Zambie, où la majorité de la population vit en zone rurale, les enfants constituent la principale richesse – ils perpétuent la lignée, tout en apportant une main-d’œuvre gratuite pour le travail agricole, dont dépend souvent la famille tout entière. Issue de traditions ancestrales, la polygamie pour les hommes – aussi appelée polygynie – s’inscrit dans ce contexte comme une solution contre l’infertilité. Une enquête menée en 2003 a estimé qu’en Zambie, encore 16% des mariages seraient de nature polygame. Ce chiffre est toutefois en recul, la polygamie se heurtant depuis quelques années aux valeurs chrétiennes importées par les Occidentaux. La peur liée aux transmissions de maladies sexuellement transmissibles constitue également un facteur fort, dans un pays où le taux de SIDA s’élève à 12.5% (2013).

« Plusieurs femmes c’est beaucoup d’ennuis – lot of troubles – explique Mosa, mais quels avantages il y a! Chaque femme va essayer de préparer la meilleure douche, le meilleur repas, elle sera au petit soin pour toi. Un jour tu vas vers l’une, le suivant vers l’autre. » Dans la plupart des cas, les différentes épouses vivent dans des maisons séparées, mais elles peuvent parfois résider au sein du même village.
Mosa a 5 enfants, « Enfin 6, mais l’un c’est une erreur. Moi-même je ne peux pas me permettre de prendre une deuxième femme, car il faut de l’argent, tu comprends? Si par exemple, tu offres un zetenje {vêtement traditionnel} à l’une de tes femmes, tu as intérêt à en offrir aux autres aussi, sinon gare à toi! Il faut aussi ajouter la dot à verser aux beaux-parents, c’est pour ça que ça coûte cher. Et comme je dois payer les études de mes 6 enfants… »

Dans un rapport publié en 2010, le gouvernement zambien rapportait qu’en effet le versement d’une dot par le gendre à ses beaux-parents est encore de mise dans tout le pays. L’un des aspects controversés, mais néanmoins officiels de cette pratique est qu’elle confère d’office à l’homme une autorité absolue sur le droit de reproduction de sa femme, ainsi que sur leurs enfants. « Certains disent que la polygamie n’est pas juste envers les femmes, elles deviennent jalouses. Mais regardez, on a trop de femmes dans notre pays, il faut bien les marier! », rigole Mosa.

Il y a 4 ans, mon mari a pris une seconde épouse. Je la connais, mais on ne se parle pas. »

Katete, bourgade éparpillée, à l’est du pays. La communauté de Tikondane, fondée par Elke Kroeger-Radcliffe en 1992, permet aux habitants des environs de travailler et de recevoir une éducation. Pour les femmes de Tikondane, la polygamie n’est pas un tabou, mais elle n’est pas pour autant bienvenue. Élisabeth s’est remariée à 38 ans. « Mais il y a 4 ans, mon mari a pris une seconde épouse. » Élisabeth n’était pas d’accord, mais toute discussion était inutile. « L’autre femme je la connais, mais on ne se parle pas. » Elle semble lasse. « Cette situation n’est pas juste. » Le divorce? Une solution envisageable, pour autant que l’on puisse payer les frais de tribunaux, souvent élevés. Ce que la plupart des femmes, n’ayant pas de travail, ne peuvent pas se permettre. Elles sont alors complètement démunies. « J’aime le fait de pouvoir travailler et gagner de l’argent à Tikondane, cela pourrait m’aider dans ce sens. J’aimerais juste pouvoir m’occuper seule de mes 4 enfants », conclut Élisabeth.

À TIkondane, ce sont les femmes qui préparent le repas des ouvriers: des haricots rouges servis dans des sachets plastique
À Tikondane, ce sont les femmes qui préparent le repas des ouvriers: des haricots rouges servis dans des sachets plastiques.

La polygamie, une inégalité parmi d’autres

Pointe apparente de l’iceberg, la polygamie n’est qu’une injustice parmi d’autres déjà imposées aux Zambiennes. Les femmes subissent souvent dans la pratique des privations de libertés considérables. Elles sont sous le joug d’une législation à deux vitesses, qui est relativement égalitaire au niveau officiel, mais tombe sous le coup de lois particulièrement misogynes pour tout ce qui touche aux us et coutumes.  Il est par exemple considéré comme légal, dans la pratique, de marier une fillette ayant atteint sa puberté, alors que le Marriage Act requiert officiellement un âge minimum de 16 ans, avec accord parental. Il en va de même pour les libertés individuelles, les droits de propriété et de successions. À la question, « qui prend les décisions dans un foyer? », la réponse des femmes de Tikondane est unanime. « L’homme est à la tête, c’est sûr, explique Alphonsina, la femme doit suivre. Si elle n’est pas d’accord, elle peut toujours essayer d’argumenter, mais la décision finale appartient à l’homme. »

Avant, il refusait de discuter, il me menaçait de prendre une seconde femme. »

Anna avait 21 ans lorsqu’elle s’est mariée. Elle est aujourd’hui divorcée et mère de 8 enfants. Un cas qui n’a rien d’exceptionnel, dans un pays où le taux de fécondité s’élève à 5.7 enfants par foyer (2014). Mariée à un homme alcoolique et violent, Anna s’est battue pour regagner sa liberté. « Un jour, après qu’il m’ait battue très violemment, je suis allée à la police et je l’ai dénoncé. La police l’a arrêté et ainsi j’ai pu aller au tribunal pour demander le divorce. Avant, il refusait de discuter, il me menaçait de prendre une seconde femme. » La situation d’Anna n’est pas un cas isolé.

Restaurant et lieu central de TIkondane.
La bâtisse constitue le centre de Tikondane. Lieu de réunions et restaurant.

En Zambie, de nombreuses femmes rapportent des cas de violences domestiques, souvent portées sous le coup de l’alcool. Une étude menée en 2007 par l’Office des statistiques zambien, la Demographic Health Survey, a démontré que presque 50% des femmes interrogées avaient déjà subi des violences physiques, et dans 77% des cas, les abus auraient été perpétrés par leur conjoint. Prenant conscience des lacunes de sa législation, le gouvernement a fait entrer en 2008 un plan d’action destiné à combattre les violences faites aux femmes. En plus de dénoncer les abus au niveau judiciaire, le plan d’action promeut une approche basée sur la réforme des lois, ainsi qu’une sensibilisation au sein des milieux médicaux et scolaires. En 2011, un amendement, le Anti-Gender-Based Violence Act, est accepté par le gouvernement. Il est le premier outil législatif qui permet de dénoncer les violences domestiques, comme le viol marital.

Éducation et travail, une voie vers l’égalité

Selon Genderindex.org, une ONG qui se donne comme but de recenser toutes les données en lien avec les inégalités homme-femme, la Zambie a encore de nombreux challenges à relever. Parmi ceux-ci, elle dénonce le manque de renforcement des lois dans la pratique. L’impunité pour les conjoints abusifs est encore trop souvent de mise. Dans ce contexte, la meilleure défense d’une femme est son savoir. Une meilleure connaissance des moyens judiciaires à sa disposition, mais aussi une éducation qui lui permette de travailler et gagner son propre argent. Car c’est avant tout la pauvreté qui contribue à limiter les droits et les libertés des femmes.

Tout le monde voudrait être aimé de manière égale, et la polygamie ne permet pas cela. »

« Ici, la plupart des femmes ne travaillent pas, par contre elles sont toutes mariées, explique Catherine, une jeune femme de Tikondane. Elles ne peuvent donc rien dire, et le mari prend n’importe quelle décision. Mais c’est difficile de prendre conscience de cela avant de se marier, surtout que beaucoup de femmes se marient avant tout pour trouver un bon parti. » À 24 ans, Catherine n’est elle-même pas encore mariée. « Je souhaite d’abord compléter mon éducation pour pouvoir travailler, ensuite je me marierai. » Et la polygamie, dans tout ça? « Ce n’est pas possible, répond Catherine sans hésiter, tout le monde voudrait être aimé de manière égale, et la polygamie ne permet pas cela. »

Joëlle Cachin

*Prénoms d’emprunt.

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