En pleine forêt, vous entendez un bruissement, à dix mètres de vous. Là-bas, il y a quelque chose qui bouge. Votre respiration s’arrête un moment. « Merde, c’est quoi? » Vous vous approchez prudemment. Là, des yeux vous regardent. C’est un chevreuil gisant sur un tapis de feuilles mortes. Il essaye de bouger ses pattes, il veut s’enfuir, mais il reste scotché par terre… Seule son oreille est aux aguets. L’animal vous écoute et vous lui parlez doucement afin de le calmer. Mais que faire?

Soit vous partez en le laissant là, mais vous risquez d’avoir mauvaise conscience, voire de mal dormir ce soir. Soit, vous décidez de téléphoner au garde-chasse pour voir ce qu’il est possible de faire. Sans le réaliser, le portable est déjà dans votre main, puis collé à votre oreille. « Bonjour, j’ai trouvé un chevreuil mal en point. Je suis à côté de lui mais il ne bouge pas », expliquez-vous. Le garde-chasse a l’air un peu emprunté. C’est que le responsable de la région d’où vous téléphonez n’est pas de service ce week-end… « Je vous ai contacté pour voir ce qu’il était possible de faire. Je ne vais quand même pas le tuer moi-même », lui lancez-vous. Le voilà qui se décide à venir sur place. Ouf!

Lorsque le garde-chasse débarque avec son 4×4, la première chose qu’il sort de son coffre est un grand sac en plastique. « Je peux vous aider à porter quelque chose? », demandez-vous. Vous-vous chargez du sac, quant à lui, il sort un fusil à trois canons et s’approvisionne en munition. Apparemment, l’homme de la forêt n’est pas du genre vétérinaire…

Sur place, le chevreuil n’est plus au même endroit. L’homme au fusil le trouve toutefois rapidement, il a l’œil bien affûté. Alors qu’il s’approche de l’animal, le chevreuil tente de s’échapper, mais toujours sans succès. « Il a une patte cassée », lance le garde-chasse, « il va falloir le tirer ». Au même moment, le chevreuil se pousse sur ses pattes et s’enfuit vers le bas de la forêt. Il a disparu! Vous vous dispatchez pour le retrouver, mais pas de traces de lui… Alors que vous allez arrêter vos recherches, vous remarquez une tache, là, juste sur votre droite. C’est l’animal, il est maintenant affalé contre un tronc.

Le garde-chasse ne perd pas une seconde, il met ses protège-oreilles, s’avance à cinq mètres de l’animal, et sors son revolver. Vous avez juste le temps de vous boucher les oreilles et « bham ». La tête de l’animal gît au sol. Puis à bout portant à nouveau, « bham ». Deux bouts de plomb pour payer Charon. « Regardez comme il est maigre », vous montre-t-il en palpant la selle de l’animal. « C’était un chevreuil malade ».

Forêt

Le tout est très vite réglé. Le sac plastique que vous portez est destiné à son cadavre qui est glissé dedans et vous voilà hors de la forêt. « Mais vous allez faire des analyses pour savoir ce que l’animal avait? », lancez-vous. « Vous savez », vous répond l’homme de la forêt, « dans le canton de Berne, on a des centaines d’animaux à aller chercher chaque année ». Pas d’analyse donc, juste le container des déchets carnés.

Cet épisode aurait pu vous arriver. Tout est réel et s’est passé exactement comme raconté. Mais était-ce vraiment la seule solution envisageable? N’aurait-il pas été possible de soigner l’animal par exemple. C’est la question qui a été posée aux autorités cantonales et voici leurs réponses.

« Les possibilités de soigner un animal sauvage sont restreintes, mais il existe quelques cas où cela est possible », expose Louis Tschanz, garde-faune pour le canton de Berne. Dans le cas relaté plus haut, « il y a de très fortes chances que l’animal soit déjà à un stade très avancé de maladie et qu’il doive être achevé afin de lui éviter des souffrances ». L’employé cantonal précise encore un détail faisant froid dans le dos. « Il faut savoir que des prédateurs, comme le renard, n’attendent pas la mort d’un animal malade pour s’en approcher et commencer à s’en saisir ».

Quant à la question de savoir si l’abatage des animaux malades est systématique, Louis Tschanz répond par la négative et précise que « le garde-faune ou la police examinent chaque cas avant de prendre une décision ». Un des critères déterminants reste celui des moyens à disposition: cage, enclos, personnel et moyens financiers.

En consultant les statistiques des « chevreuils tombés », ce qui signifie « victimes d’accidents, de maladie et de diverses autres causes de mort », on comprend vite que la prise en charge serait très problématique. En 2015, 626 chevreuils ont été retrouvés à terre pour cause « dâge, de maladie ou de faiblesse » et ce uniquement dans le canton de Berne. Autrement dit, un chevreuil à terre est condamné. Ça, le promeneur du dimanche ne le sait pas forcément, à contrario du garde-chasse… et du chevreuil.

En fin de compte, avez-vous bien réagi face à cet animal en souffrance? Selon les directives cantonales, oui. À une petite exception toutefois. Il aurait mieux valu ne pas parler à l’animal. À votre décharge, disons que face à ce triste spectacle, vous l’avez fait pour vous donner du courage.

Et le garde-chasse dans cette histoire – oui, celui qui est venu faire le sale boulot à votre place – comment gère-t-il ses affects après avoir donné la mort? « C’est clair que ce n’est pas le travail le plus agréable à faire », vous répond-il. Selon ses dires, il ne représenterait toutefois que 15% de ses tâches. Surtout, le week-end, son triste labeur se voit décupler à cause de la joyeuse tribu des promeneurs que vous représentez. Cela vaudra bien un « Merci! ».

Chevreuil
Un « merci » aussi de la part du chevreuil!

La procédure officielle à suivre:

Il est strictement interdit de s’approprier un animal sauvage. Même si cela part d’un bon sentiment envers l’animal, il faut éviter de s’en approcher, de lui parler.

  • Ne pas toucher ni déranger l’animal. Observer un instant pour pouvoir donner une bonne description de l’animal (s’agit-il d’une femelle ou d’un mâle? A-t-il la diarrhée? Est-il seul? Peut-il se mouvoir? Etc…).
  • bien repérer et marquer l’endroit afin de donner des indications très précises au garde-faune qui sera appelé à se rendre sur place. Informer dès que possible les autorités (garde-faune ou police cantonale).

Joël Regli

Laisser un commentaire