« Ah mais c’est qu’elles ont yoga! ». Chaque lundi c’est le même rituel. Nos amis masculins nous lancent des regards amusés alors que l’on traverse le hall de l’université afin d’accéder au Graal de la méditation. Oui, dans nos « yogapants » épousant au plus près nos formes, on fait un peu tache. Les étudiants de droit administratif installés dans une aula transpirant le cas pratique, jouxtant notre salle de sport, nous dévisagent à leur tour hésitant entre la haine et la jalousie. D’une vieille armoire grinçante, les apprentis yogis extirpent leur tapis rose, qu’ils viennent soigneusement placer sur le sol brillant d’une salle de sport des plus ordinaires, si l’on fait abstraction des miroirs habillant le mur principal de la pièce.

Cassons directement le suspens: notre professeure de yoga n’a rien d’une hippie diabolique au regard perturbé par un trop-plein de peace and love ou de substance hallucinogène. Cheveux blonds, yogapants (bien sûr), la cinquantaine, elle est très bien taillée pour son âge, ce qui nous laisse penser que le yogalates ne consiste pas qu’en de petites siestes confortables sur un tapis de sol moelleux au gré de musiques zen. Dès le premier cours elle nous le fait comprendre: « Ici, on fait du yogalates*: une méthode deux en un qui mixe les vertus relaxantes du yoga et la technique de musculation du Pilates, pour deux fois plus de bénéfices. Le yogalates est à la fois bon pour le corps et l’esprit. » Message reçu: on va prendre cher, mais dans une ambiance zen.

Allongés sur le dos et portés par une musique douce et envoûtante, il n’y a qu’à fermer les yeux et écouter les messages spirituels que notre professeure lance sur un ton posé. Facile. On se laisse vite prendre au jeu, des petites bulles de notre conscience s’éparpillent et pétillent autour de notre corps. « Laissez tous vos soucis en dehors de cette salle, vous les reprendrez en partant », énonce-t-elle alors qu’elle se fraye un passage parmi nos corps livides. Ça je peux. « Aimez-vous avant d’aimer les autres », pas con je me dis, alors que la musique m’emporte un peu plus. « Sentez votre corps, votre âme et votre esprit qui ne font qu’un », 1+1+1=1? Je calcule. « Faites de la place entre vos sourcils pour qu’ils puissent bien s’écarter l’un de l’autre ». Mes bulles de conscience éclatent, à l’instar de mon rire. Regards noirs de mes voisins de tapis.

Heureusement, la partie Pilates prend alors le relais. On enchaîne les postures aux noms les plus fous. Chien tête en bas ou adho-mukha-svanâsana, comme aime le préciser notre professeure. La posture du scorpion, le cobra, l’enfant, le guerrier, la chaise, la montagne, le crocodile ou encore le chien museau face au ciel. On s’habitue vite à cette ménagerie, bien que le miroir me renvoie encore quelquefois l’image d’une bande de casse-cou équilibristes qui ne demandent qu’à officialiser leur secte. « La bonne nouvelle c’est que l’on a que deux jambes! », lance notre professeure apparemment adepte de la torture mentale. L’entièreté de mes muscles, allant du dos, au ventre en passant par le bassin, est sollicitée. Les postures sont effectuées dans un ordre logique et de manière dynamique, en corrélation avec la respiration. Le tout forme la fameuse salutation au soleil. Chaque instant fusionne la concentration, l’équilibre, la fluidité, la force, l’endurance, la souplesse, mais aussi la stabilité. Je crois que je vais mourir sur place, mais à petit feu, dans une ambiance zen bien sûr.

Avant de pouvoir penser aux modalités de mon enterrement, la partie la plus exquise du cours de yogalates se profile: la relaxation finale. Contraction puis décontraction des muscles, respiration profonde et exercice de visualisation, toujours accompagnée par les fameux messages spirituels de notre maître yoga. « Maintenant, balancez doucement votre corps en formant une petite boule sur le côté droit pour ne pas écraser votre cœur fragile, puis quand vous vous sentez prêts, remettez-vous en position assise, revenez à votre conscience ». Je ris. Mais tels de bons petits pantins détendus jusqu’au plus profond de notre âme, nous obtempérons l’ultime chorégraphie portée par la musique qui se fait de plus en plus suave. Les mains jointes en forme de prière, l’entier de la salle à mon exception lance en cœur un tonitruant « Namasté! ». Une étape que je franchirai peut-être un jour ou jamais. Mais pour le moment, en sortant de la salle, mon amie et moi, nous accordons sur une chose: une séance de yoga équivaut à une sérieuse impression d’avoir ingéré des substances illicites et d’avoir entièrement purifié son corps de bonnes ondes. Ingurgiter des verres de vin blanc, cinq minutes après la fin des cours de yoga, semble donc prolonger cette douce gymnastique. J’peux pas, y’a happy hour au bar en face de l’uni, tous les lundis!

BONUS:
« Reculez les épaules et tournez les paumes vers l’avant tout en imaginant avoir de lourdes pierres dans les mains. Regardez droit devant et ressentez la puissance de la montagne! »
« Imaginez que vous êtes un poisson, que vous avez un hameçon accroché au coccyx et qu’on vous tire vers le bateau. Cela va vous aider à soulever les hanches. »

*Les principaux avantages du yogalates résident dans l’aspect très complet de la discipline, relaxante et sportive à la fois, dans le fait qu’il dessine la silhouette et assouplit le corps en même temps.

Marine Humbert

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