Le jeu de société connaît ces dernières années un renouveau certain. Il se démocratise et touche toutes les strates de la population. Avec plus de mille jeux sortant chaque année, de nombreux univers originaux et façons de jouer inédites, ceux qui en sont restés au Monopoly ont vingt ans de retard.

Ils sont assis sur le canapé chez l’un d’entre eux, les jambes nonchalamment étendues et les yeux à moitié fermés. De temps à autre, il soupire et l’autre le suit. Ils s’étirent, semblent se réveiller de la léthargie qui les assomme et l’un des deux pose la question fatidique : « On fait quoi? ».

« Je sais pas… on joue à Call of ? Ou on se fait un Fifa? »

« Oh… tu ne veux pas plutôt faire un jeu de société ? »

Un jeu de société. Le fou. Qu’est-ce qui lui prend? Ils ne vont pas ressortir le Monopoly ou le Trivial Pursuit du placard pour s’éterniser dans une partie interminable dont le gagnant est décidé dès les premières minutes de jeu. Ou pire, il va proposer les Petits Chevaux ou le Jeu de l’Oie. Ce ne sont plus des enfants.

Et pourtant, cette situation n’est pas impossible. Si certains sont restés aux jeux classiques ou aux vieux jeux de société, d’autres s’y connaissent. Ils savent que le jeu de société n’est plus ce moyen obscur des parents pour forcer les enfants à passer un moment en famille. Ils savent que le jeu de société moderne n’a pas de nom comme Scrabble ou Yahtzee, mais qu’il se nomme Dixit, Dominion ou Splendor. Le jeu se démocratise et touche toutes les générations, tous les âges, tous les milieux sociaux et tous les goûts.

Selon une étude de l’OFS datant de 2014, plus de 76% des personnes interrogées ont pratiqué un jeu de société durant les 12 derniers mois, la part la plus importante étant le 15-29 ans. Un peu plus de 15% des sondés ont rapporté jouer « assidûment », une fois par semaine et plus. Les dernières années ont vu le jeu de société vivre une nouvelle jeunesse, un second âge d’or.

Une vision traditionnelle qui s’étiole

À deux pas de la gare Cornavin, à Genève, L’épée à deux nains, magasin spécialisé de jeux de société, a ouvert ses portes il y a juste un peu plus de six mois. Représentant de ce nouvel engouement pour le jeu de société, Romain Sauvain, le gérant, est présent sur de nombreux évènements dans toute la Ville. Il veut promouvoir le jeu de société, qui continue à souffrir d’une réputation imméritée de désuétude. « Il y a toujours une partie de la population, une partie de nos clients, pour qui les jeux de société sont faits pour les enfants. C’est toujours un peu la vision traditionnelle », explique-t-il. « Ça commence à diminuer, heureusement. Ça devient de plus en plus commun d’avoir des adultes qui jouent soit entre eux, ou alors en famille avec des enfants ou des jeunes. »

Romain est plongé dans le jeu de société depuis longtemps. Il a d’ailleurs rencontré Christine, à présent sa femme, sur une partie des Colons de Catane. Ils décident de créer L’épée à deux nains, pour faire découvrir leur ludothèque personnelle débordante, mais également pour changer la vision qu’ont les gens du jeu de société. Pour Romain, il y a deux sortes de jeux classiques : « Il y avait les jeux un peu enfantins souvent basés sur la chance. Les joueurs n’avaient pas vraiment de maîtrise, de réflexion ou de stratégie. L’autre catégorie des jeux traditionnels, comme les échecs ou les dames, est basé presque uniquement sur la stratégie. Ceux-là perdurent parce qu’ils apportent quelque chose. C’est surtout la première catégorie, qui apportait moins au joueur, qui a été un peu remplacée par les jeux modernes. »

Image magasin épée à deux nains
Les jeux modernes emplissent les ludothèques. / L’épée à deux nains ©Bastien Lance

Un âge d’or tout à fait explicable

Malgré ce nouvel engouement pour les jeux de société, qu’il soit de la part des auteurs ou des joueurs, certains sont un peu plus réservés sur un certain renouveau. Yves Menu, fondateur de Hurrican, première maison d’édition de jeux de société basée à Genève, et gérant de L’Astuce, à Carouge, explique rationnellement le phénomène. « Je ne pense pas que l’on puisse parler d’âge d’or », dit-il. « Le jeu est un loisir peu onéreux. Dès dix francs, vous en trouvez avec lesquels vous passerez de nombreuses heures. » Selon lui, le jeu de société « procure de la convivialité, du bien-être ». Pour lui, s’il y a un renouveau, ce n’est pas un remplacement. Le Monopoly ou le Trivial Pursuit continuent à se vendre aussi bien qu’à leur lancement, appuyés par de grands budgets accordés à la publicité. Le Monopoly, « c’est plus qu’un jeu, c’est un mythe », raconte Yves. Le Trivial Pursuit « n’a pas de règles, il suffit de répondre à des questions et de remplir son fromage. C’est sa force, c’était le premier jeu de questions-réponses. » En vérité, l’apport des jeux modernes tourne autour de deux points, selon Yves. « Le handicap du jeu de société, c’est la règle. Personne ne lit les règles, ce sont vos amis qui vous les expliquent. » Ainsi, si l’on a appris les règles, on peut les apprendre aux autres et on continue à jouer aux mêmes jeux. Les jeux récents, pour la plupart, ont des règles simples et intuitives. Les joueurs passent peu de temps à les lire avant de jouer. Pour la plupart… Certains joueurs pensent immédiatement au jeu de plateau Game of Thrones, ou à Twilight Imperium, dont la compréhension des règles dure presque aussi longtemps que le jeu lui-même. Le succès de ces jeux peut s’expliquer à la fois par des mécaniques bien huilées, des aspects de stratégie et de réflexion intenses, mais surtout par leur univers. « On préférera toujours jouer avec de belles illustrations dans un univers donné qu’avec des formes géométriques, des couleurs et des logos. »

Un renouveau qui vient d’Allemagne

Le jeu de société connaît, depuis déjà une vingtaine d’années, avec l’arrivée des jeux dits de style allemand. L’Allemagne a une grande histoire du jeu de société, créant des jeux avec des règles simples, claires et précises. Ceux-ci ont déferlé sur l’Europe pour se développer plus seulement dans la stratégie, mais dans toutes les directions: jeux d’ambiance, d’adresse, de réflexe, de coopération, et caetera. « Il y a plusieurs milliers de jeux qui sortent par année », explique Romain. « Il y a tellement de choix qu’il y a forcément quelque chose qui va plaire. »

Il y a une évolution des jeux par rapport à l’évolution de sa propre vie. »

Christine renchérit: « Il y a des cycles de vie aussi. Quand on est entre potes célibataires, on va prendre une gamme de jeux. Quand on est en couple, on prendra une autre gamme de jeux à deux. Quand on a des enfants, on va reprendre encore une gamme. Il y a une évolution des jeux par rapport à l’évolution de sa propre vie. » Que le jeu de société soit un moyen de passer un moment en famille, entre amis, ou pour faire connaissance, il semble y avoir toujours une bonne raison de jouer. Le jeu de société n’est plus l’interminable jeu de chance qui n’apporte que peu de rebondissements. Avec plus de mille jeux par an, le seul problème aujourd’hui est de faire le tri. Les passionnés diront que s’il est bien fait, tout le monde devrait y trouver son compte. Alors à vos dés! Prêts! Jouez!

Bastien Lance

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