« Les temps ont changé », c’est la réaction de ma grand-mère quand je lui parle de cette enquête. Il est vrai que l’arrivée des nouvelles technologies a chamboulé un grand nombre de domaines et notamment celui des rencontres amoureuses. Difficile pour les générations antérieures d’imaginer, voire d’accepter cela. Pourtant, nous assistons aujourd’hui à une véritable démocratisation des sites et applications de rencontres.

« C’est comme pour faire un feu », philosophe un interviewé, « Dans la vraie vie, il te faut plusieurs cailloux, du bois et frotter, frotter, frotter… alors que là tu arrives avec un briquet ».

Utiliser son smartphone comme entremetteur ? Cela est bien plus répandu qu’on ne le croit. De la simple recherche de facilité à la timidité maladive, les raisons de ce phénomène sont diverses et variées. D’une manière générale, il est souvent difficile de briser la glace, prendre son courage à deux mains et engager une conversation avec un(e) parfait(e) inconnu(e), dans notre vie de tous les jours.

Que ce soit pour de simples rencontres amicales ou pour trouver un partenaire de vie, il n’y a qu’un seul moyen: oser aborder. Plus facile à dire qu’à faire: les créateurs de ces applications l’ont bien compris. En offrant la possibilité de mettre en relation les usagers du monde entier, ils ouvrent un peu plus le champ des possibles. Désormais, lorsque l’on repère une personne susceptible de nous plaire, ces nouveaux outils permettent d’augmenter la probabilité d’établir un contact sans se mettre à nu (à moins que ce soit ce que vous vouliez).

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Le smartphone comme intermédiaire. © AUREL

Derrière l’écran, tout est permis

« Impossible d’afficher le contenu, veuillez réessayer ultérieurement ». Voici ce que l’on peut lire lorsqu’on tombe sur le profil Tinder de Camille*. Son créneau avec les applications de rencontres? Ne pas se prendre au sérieux. L’app à la flamme représente pour elle un divertissement: « Avec mes amies, ça nous fait rire en soirée, je joue avec! » dit-elle. Camille a 24 ans, elle travaille dans une entreprise de luxe à Paris ; elle avoue ne pas être très fan de ce genre d’applications: elle croit plus aux rencontres amoureuses qui débutent dans le réel. Sa curiosité et les encouragements de ses amis l’ont poussée à passer le cap du téléchargement il y a moins d’un an.

Au moment de son inscription, elle réalise qu’elle n’a aucune envie de donner le genre d’informations ordinaires que d’autres profils arborent. Alors elle blague, elle invente. Et ça matche. À Paris, pensez-vous, les utilisateurs de Tinder même dans un petit périmètre, se comptent par pelletées.

Quand la discussion est engagée avec l’une de ses « affinités », Camille ne se cantonne pas aux banalités des présentations, car « faire son CV à chaque fois, c’est chiant ». Camille ose, derrière son écran de smartphone. Elle se permet des piques, des vannes, des histoires abracadabrantes et joue avec les mots.

Je teste la répartie des gars qui me parlent. »

Quand un jeune homme lui demande, de but en blanc, « Tu veux aller voir un verre? » elle profite de la faute de frappe pour disserter sur l’intérêt de regarder un verre plutôt que de le boire. Face à ces plaisanteries, certains sont intrigués, d’autres vite énervés. Elle le concède, elle n’aurait jamais l’audace de parler comme ça à quelqu’un dans la « vraie » vie, mais qu’importe: « je ne les (re)verrais jamais! ».

Vraiment? Pas si sûr, car pour tous les outils de rencontres ou presque, la géolocalisation réalise une cartographie minutieuse des inscrits. S’il n’est pas rare de croiser des connaissances sur l’application, il est possible de recroiser ses « matches » dans la rue. Ce n’est pas pour rien que certaines apps offrent la possibilité de régler le périmètre de recherche dans les paramètres. Et ce n’est pas le seul critère : âge, taille, religion, « type » asiatique, caucasien… L’algorithme contenu dans ces sites opère une véritable sélection avant de déballer son résultat sous nos doigts ébahis.

Un algorithme qui fait parfois bien les choses

Margaux et Cyrille vivent dans le même canton et ont plusieurs amis en communs. Ils auraient pu se rencontrer dans un bar, à la bibliothèque, au cours d’une soirée… mais Margaux et Cyrille se sont rencontrés sur AdopteUnMec. Finalement, le site a juste « provoqué les choses ».

Elle, sortait d’une histoire compliquée. Une amie lui conseille AdopteUnMec; Margaux se prend au jeu. Elle raconte que sa volonté première était de rencontrer des gens, de façon générale, avec l’infime espoir d’une relation sérieuse à la clef. Elle admet cependant qu’elle avait quelques a priori sur ces plateformes « qui offrent souvent plan-cul et histoires volages ».

Lui, quittait une relation chaotique. Il s’est inscrit sur plusieurs sites « pour passer le temps ». D’abord, il ne pensait qu’à rencontrer de nouvelles têtes autour d’un café, « mais avec Margaux, ça a collé ».

Si Margaux a accepté de rencontrer Cyrille, c’est parce qu’il la faisait rire. Sur son profil, il indique qu’il est « livré avec montgolfière et poney ». Peut-être que cet argument de poids a fait son effet. C’était il y a près d’un an.

Assumer ce « lieu » de rencontre

Quand leurs amis leur posent la question, ils n’ont aucun problème à raconter que leur idylle a débuté en ligne. La mère de Cyrille, elle, s’est premièrement fendue d’un « Ah, vous, les jeunes… ! » avant d’admettre que cela n’avait pas tant d’importance. Si les deux étudiants ont assumé l’usage d’un site de rencontre auprès de leurs proches, ce n’est pas le cas de tout le monde. Dans une étude**, la sociologue française Marie Bergström constate qu’une grande partie de la population préférerait enjoliver la réalité, voire tout simplement omettre de préciser le site comme intermédiaire.

Les récits d’omission témoignent des enjeux que revêtent les mythes de l’amour. »

Une situation que la sociologue explique: « Parce que les rencontres en ligne ne correspondent pas au scénario romantique, la valeur des relations qui en découlent se voit minimisée. Plus précisément les sites échouent à faire reconnaître celles-ci comme de véritables relations amoureuses, uniques et exceptionnelles ».

Considérés comme un produit de la société capitaliste et consumériste, les sites de rencontre sont décrits comme des « Hypermarchés du désir » par des sociologues tels que Baqué et Kaufmann. Pour leur défense, il est vrai que la description de soi demandée sur certains sites ressemble étrangement à une certaine étiquette d’informations que l’on retrouve sur les plats cuisinés (n’en déplaise à Betty Bossi). Tout est savamment travaillé, les mots choisis pour paraître alléchants… Aussi, si un couple d’amis vous dit un jour « Oh, nous ? On s’est rencontrés… au supermarché ! », cela devrait vous mettre la puce à l’oreille.

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Margaux et Cyrille, eux, pensent que les sites et applications de rencontres sont des multiplicateurs d’opportunités, mais ils ont tout de même un certain jugement critique. Si la plupart des utilisateurs et interviewés considèrent ces applications comme un jeu, une façon désinhibée de faire des rencontres ou un coup de pouce virtuel, ils sont conscients que ce n’est « pas la vraie vie »… et que cela n’empêche pas les déceptions.

L’envers du décor

Sur Tinder, l’application la plus en vogue en ce moment, il y a en a pour tous les goûts même les plus douteux. Après avoir analysé une centaine de profils masculins – pour les besoins de l’enquête, évidemment – on en arrive au constat suivant: tous sont très similaires.

Beaucoup de garçons posent avec des animaux, souvent exotiques, le kangourou et le chien reviennent souvent. Nous retrouvons aussi le narcissique qui passe une main dans ses cheveux gominés, le bodybuildé qui montre des abdos outrageusement dessinés (la gonflette, c’est mâle), le sans-gêne quasiment nu, le selfie en gros plan, le mec impossible à identifier puisqu’il pose avec ses amis, celui qui aime beaucoup (trop) la moto et dont on ne verra jamais le visage, celui qui est en ce moment à l’armée et qui espère émoustiller les fans de l’uniforme, celui qui pose avec un enfant dont on espère qu’il n’est pas le père, celui qui aime sa Rolex et le montre. Viennent encore ceux qui mettent en scènes des choses drôles – ou obscènes. Dans ce capharnaüm visuel, difficile alors de laisser notre doigt déraper vers la droite et gratifier d’un Like le profil en question. Mais lorsque cela arrive, le victorieux « It’s a match! » s’affiche presque à chaque fois, preuve d’un intérêt grandiose (ou pas) de la part de la gent masculine.

Lorsque l’on est une fille, « ça se bouscule à la porte ».

A l’inverse, les demoiselles ne jouent pas forcément des coudes dans la course aux matches. En témoigne Cédric*, 23 ans. Quelques mois après une rupture, il s’est inscrit sur diverses applications, dont Tinder « Pour rebooster mon ego, et voir si mon potentiel de séduction était toujours présent », précise-t-il en souriant.

Du coup, parce qu’ici on est curieux, on a jeté un œil au compte de Cédric et on a fait défiler ces dames ou du moins leurs profils. Filles « parfaites », un peu aguicheuses voire tout boobs dehors, on note d’abord un nombre incalculable de faux profils redirigeant vers des sites annexes (comprenez ce que vous souhaitez). Parmi les vraies filles, il y a beaucoup de photos avec des paysages, les sportives en leggings et brassière de fitness se mettent en scène en train de courir, certaines n’ont pas compris que le duckface était so 2012, beaucoup posent avec leurs copines « dans le doute tu mets un like! » ajoute Cédric, et tant d’autres… Chats, chiens et chevaux reviennent souvent, les couples sont assez fréquents et, pour couronner le tout, les LadyBoys aussi.

Notre étudiant neuchâtelois raconte avoir du mal à obtenir plus d’un ou deux matches par jour, bien qu’il se définisse comme un « likeur en série ». Malgré ce qualificatif et un tableau de chasse virtuel bien garni, il confie aussi rechercher une relation sérieuse pour sortir d’un célibat parfois pesant.

« All by myself »

Sans tomber dans le mélodrame, il semblerait que les Suisses soient nombreux à éprouver un sentiment de solitude. D’après une étude de l’Office fédéral de  la statistique (OFS), 43.8% de la population est célibataire et 9 personnes seules sur 10 auraient recours aux rencontres en ligne. L’expansion des sites et applications de rencontres serait-elle donc le fruit d’un ras-le-bol du célibat?

Autre chiffre percutant, en 2012, plus d’un tiers de la population suisse disait se sentir seule. Pour pallier cette sensation ou faciliter la prise de contact, les utilisateurs d’applications sont finalement assez nombreux pour créer une demande et cette dernière génère aujourd’hui un véritable business.

Un marché florissant

Maxime Weill et ses deux acolytes, Valentin Pietra et Alexandre Poccard, forment le trio à l’origine de Blurred, une nouvelle application de rencontres. Jeunes étudiants à l’HEC de Lausanne, ils fondent leur start-up en 2015. L’idée leur vient sur les bancs de leurs cours de finance: en début d’année, de nouvelles têtes (féminines) attirent leur attention. « On s’est dit que ce serait cool de pouvoir entrer en contact avec elles sans se dévoiler tout de suite », raconte Maxime. Après un rapide sondage lors de soirées, ils se rendent à l’évidence: « Pour beaucoup, il y a un frein à la rencontre, que ce soit par manque d’aisance ou de contexte propice ».

alentin Pietra, Maxime Weill et Alexandre Poccard, les trois cofondateurs de la start-up Blurred. F. IMHOF © UNIL
Valentin Pietra, Maxime Weill et Alexandre Poccard, les trois cofondateurs de la start-up Blurred. / F. IMHOF © UNIL

C’est un concours de start-up qui va transformer leur idée en projet viable; récompensée de deux prix, Blurred est officiellement créée. Le concept? Une application de rencontres basée sur la géolocalisation.  Sa particularité, c’est d’abord un contact en One-Way: contrairement à Tinder où les deux personnes doivent se « liker » pour pouvoir entrer en contact et engager une discussion, Blurred propose le contact en un seul « move », plus direct.

Mais ce n’est pas tout: le profil de la personne à l’origine du premier pas est flouté. Ce n’est qu’au fil de la discussion que l’on se dévoile aux yeux de notre interlocuteur. « On voulait quelque chose qui ne soit pas basé que sur le physique, cela fait durer le suspense tout en découvrant la personnalité de la personne! », explique Maxime. Dernier point singulier, le périmètre de recherche est prédéfini et se restreint à 200 mètres. Facile alors de repérer la personne que l’on veut aborder, puisqu’elle se trouve probablement dans le même bar, restaurant ou parc que vous. La version finale de Blurred sera officiellement dévoilée d’ici quelques semaines, cette application vaudoise s’ajoutera donc bientôt à la ribambelle d’outils déjà disponibles pour séduire en toute impunité.

Un simple terrain de jeu

Finalement, s’il est un mot que l’on retrouve souvent dans la bouche des interviewés, c’est le jeu. Margaux confie s’être « prise au jeu », Cédric avoue « jouer sur plusieurs tableaux » avec ses conquêtes virtuelles, Camille dit jouer avec ses « matches » et, en soirée, ses copines demandent « On joue à Tinder »? En bref, les sites et applications de rencontres ne seraient qu’un vaste terrain de jeu, offrant à tous la possibilité de faire le premier pas de façon décomplexée et sans engagement aucun.

L’expansion des sites de rencontres marque tout de même un changement dans les mœurs et dans la vision de la relation amoureuse. Notre rapport à l’amour et à la sexualité est ainsi bouleversé par l’usage des nouvelles technologies: désormais le jeu de séduction débute en ligne, pour le meilleur et pour le pire.

 

Julie Zaugg

*Prénoms d’emprunt.

** La loi du supermarché? Sites de rencontres et représentations de l’amour. M.Bergström.

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