Depuis plus d’un an, le covoiturage est le moyen de transport principal de Julie. Des trajets, elle en a fait… et des rencontres aussi. Les week-ends et les vacances se calquent au rythme des « covoit' » dans lesquels elle aime prendre des notes. Chaque mois, retrouvez le récit de ces moments de partage, de rire et parfois d’embarras. 

Dimanche, une fin d’après-midi ensoleillée. J’ai rendez-vous sur un parking de supermarché avec Thomas*, la trentaine d’après son profil. Il m’a envoyé quelques messages la veille pour le lieu de départ et de dépose, et, malgré une orthographe semblable à celle d’un ado de 13 ans, il a l’air relativement sympathique. Bref, tout est arrangé pour le trajet de trois heures.

Lorsque j’arrive au lieu de rendez-vous, sur le fameux parking, une voiture blanche, très basse avec du « gros son » s’échappant par les portes ouvertes,  est garée en biais. On meurt de chaud dehors, je fais un tour sur moi-même pour tenter de repérer mon covoiturage lorsque le conducteur de la voiture blanche m’interpelle. « Hé ! Julie ? Julie pour le covoit’ ? » Bingo, c’est donc mon carrosse que voici. Je cache ma mine doublement déconfite en voyant arriver ledit conducteur. Cheveux coupés très court, bronzage poussé à l’extrême, accent marseillais digne des plus beaux clichés, mots tatoués en police 48 sur ses avant-bras, lunettes miroir, pommette percée et marcel laissant s’échapper un téton (percé, lui aussi). La panoplie est complète. Passée cette première impression risible et effrayante à la fois, je me détends: Thomas est vraiment poli, prévenant et gentil.

Le voyage peut commencer

Je ne suis pas la seule dans la voiture: une autre fille est aussi passagère. Je suis d’autant plus soulagée. Elle me dit qu’elle s’arrête à Chambéry, dans 45min. Une petite voix dans ma tête ne peut s’empêcher de penser Ah dommage… Mais Thomas semble lire dans mon esprit: « T’inquiète pas, je vais récupérer des collègues là-bas ».
Par collègues, il veut non seulement dire qu’ils travaillent ensemble, mais pas que. « Ce sont mes gars, mes potes », rajoute-t-il. Il met de la musique et je suis agréablement surprise par sa sélection. Il a une bonne conversation. Ce trajet s’annonce bien, finalement.
Chambéry, arrêt d’une dizaine de minutes pour la transition. Quand les deux autres hommes arrivent, je me sens vite à l’étroit, dans cette voiture blanche. Mais Thomas fait la conversation. Il est cordial, rigole et parle fort avec ses deux amis. Ils me racontent leur vie dans le canton de Fribourg, leurs soirées casino et leur chance aux jeux.
À mon grand désespoir, il change de playlist peu de temps après avoir redémarré. Du rap français, dans toute sa splendeur, et comme je le déteste. B2oBA et JUL crachent leurs paroles dans les haut-parleurs. Entre deux chansons à base de « fils de p***! » et autres rimes poétiques, j’arrive à participer à la conversation qui se tient à côté de moi. On approche de la frontière suisse et je sais que les arrestations sont en hausse avec l’état d’urgence en France. Vu notre convoi, je me dis qu’il y a une chance sur deux qu’on se fasse intercepter par les douaniers.

Mais je suis mauvaise langue et tout se déroule sans accroc. Nous passons Genève et Thomas propose une halte « café-clope obligé, c’est ma tournée »! Sur l’aire d’autoroute, mon chauffeur paie effectivement sa tournée de cafés. Il fait ça souvent, me raconte-t-il, ça lui fait plaisir. Un quart d’heure et une discussion animée autour de la Porsche du voisin plus tard, nous repartons.

Prochain arrêt: le mien, Lausanne.

En voiture, le marseillais et ses amis refont le monde. Dans leurs rêves, ils gagnent contre le casino, raflent la mise et partent dans les îles vivre une vie de rentiers. Ils font un travail manuel et difficile, ce n’était pas forcément leur souhait à la base. Thomas me demande ce que c’était, le métier de mes rêves, lorsque j’étais plus jeune. Je lui réponds que, à part chanteuse -idée abandonnée à mes 13 ans- mon rêve était de devenir journaliste et que, finalement, j’ai beaucoup de chance de toucher ça du doigt.

Il s’extasie longuement et ponctue ses phrases de plusieurs « sérieux? » et « de ouf! », signe qu’il est vraiment impressionné, et précise à ses amis: « Vous savez, Julie, elle écrit déjà des petits articles! ». La discussion dérive alors sur les journalistes et leur réputation tantôt de stars, tantôt de « pourritures avides de scoops ». C’est là que mon chauffeur s’exclame qu’il a oublié de me montrer un truc. Ni une ni deux, il lâche son volant pour chercher son téléphone. Je ne suis pas très sereine. « J’ai fait la Une du journal de chez moi, une fois! » me dit-il fièrement en me tendant son portable. Je zoome sur la photo, preuve de son exploit, et là je ne suis vraiment plus sereine. Le gros titre annonce le démantèlement d’un réseau de trafiquants de drogue. Malaise.

Je rigole pour me donner de la contenance. Ses potes le charrient. « J’aurais bien voulu découper l’article pour le donner à ma mère, mais bon voilà », ironise-t-il. Heureusement qu’on a déjà passé la frontière… Mais Thomas n’est pas stupide, ou alors il a vu la lueur de panique dans mes yeux, puisqu’il m’explique que tout le monde a fini par se ranger, que tout cela date de toute façon et que la presse leur a depuis fait un joli article pour saluer leur rédemption. Un ange passe, les panneaux annoncent enfin l’arrivée à Lausanne.

Thomas me dit au revoir, me propose de garder son numéro pour un prochain trajet si besoin, et me dit qu’il espère me voir bientôt au JT, « pour pouvoir se la péter ».

Julie Zaugg

 

*Le prénom a été modifié.

 

 

Laisser un commentaire