Depuis plus d’un an, le covoiturage est le moyen de transport principal de Julie. Des trajets, elle en a fait… et des rencontres aussi. Les week-ends et les vacances se calquent au rythme des « covoit' » dans lesquels elle aime prendre des notes. Chaque mois, retrouvez le récit de ces moments de partage, de rire et parfois d’embarras. 

Dimanche, il est 15h55, je dois embarquer avec Clarisse* à 16h. Je suis arrivée au lieu de rendez-vous chargée comme un mulet, comme à mon habitude, et je cherche frénétiquement mon téléphone dans mes sacs. Une fois l’objet entre mes mains, je vois un nouveau message qui attend d’être lu depuis une heure: « Je serai là à 16h30, ok? ». Oups, je suis en avance… Tant pis. Je guette le modèle de la voiture, indiqué sur le site de covoiturage. Je suis apparemment la seule passagère à voyager avec Clarisse. Je croise les doigts pour que ma conductrice soit sympathique et bavarde, car nous en avons quand même pour plus de trois heures de route. Mais lorsque ma « covoit » arrive, je sais que je vais passer un bon moment, c’est quelqu’un qui met tout de suite à l’aise.

Le temps des présentations

Clarisse a 25 ans, elle a de longs cheveux noirs et de jolis yeux couleur noisette. Elle vient de la région Rhône-Alpes, en France, et fait souvent les trajets entre son village et le canton de Neuchâtel, où elle travaille depuis quelques années. Son job consiste à faire le lien entre des grandes entreprises et des agriculteurs. Elle explique que cela implique tant des rencontres physiques que du démarchage téléphonique avec des agriculteurs de différents cantons. « D’ailleurs, raconte-t-elle en rigolant, j’ai réalisé que je prends les accents différents à chaque appel… sans le faire vraiment exprès! Mais au moins comme ça, je passe incognito, mon accent français n’est pas repéré ». Elle est Française, oui, et c’est une baroudeuse. Elle a à peine quelques années de plus que moi, mais a déjà fait tellement de choses dans sa vie… je suis admirative.

Ma conductrice est une jeune femme souriante, très ouverte. Nous passons vite le stade des banalités. On rigolera beaucoup pendant le trajet. De l’extérieur on pourrait penser que nous sommes juste deux copines en vadrouille. D’ailleurs, dans les bouchons, nous sommes repérées par un groupe de quatre garçons dans une voiture orange. Grands sourires, petit coucou de la main et regards appuyés; ils tentent de rester à notre niveau dans la file voisine: nous leur avons visiblement tapé dans l’œil. Alors forcément, avec ce sketch qui se déroule juste à côté de nous, la conversation dévie sur les garçons plus globalement, leur attitude. Elle fait le constat que la Suisse est « un véritable nid à beaux gosses, mais ils ne sont pas très entreprenants avec les filles ». Bref, nous finissons par disserter sur les relations amoureuses… Qui peuvent parfois être compliquées.

Les relations et la distance

Clarisse a « du vécu« , dit-elle. Elle a eu plusieurs petits amis, certains sérieux, d’autres moins, mais elle ne regrette rien. Depuis plusieurs années, son cœur est pris par Théo*, un homme à peine plus vieux qu’elle. Ils se sont rencontrés à une soirée chez des amis communs mais depuis, tout semble les séparer. Elle raconte qu’en presque quatre ans de relation ils n’ont quasiment jamais vécu dans la même ville. « Dans le même pays tout court, en faite ». Théo est Français comme Clarisse, mais au moment où ils se sont rencontrés, il est parti travailler dans des pays anglophones, puis plus tard au Luxembourg, où il réside encore. « La France lui donne des boutons, il ne veut pas y retourner, du moins pas pour y vivre. Alors peut-être que j’arriverais à le faire venir en Suisse », explique-t-elle en souriant.

En attendant, Clarisse raconte se faire draguer par certains agriculteurs qu’elle rencontre pour le boulot. Pourtant elle ne s’apprête jamais pour ses rendez-vous professionnels dans les champs. Pas de bijoux, des vêtements pratiques et plutôt amples, elle fait même l’impasse sur la brosse à cheveux, mais rien n’y fait: elle reçoit parfois des lettres et des petits cadeaux. « Ce n’est pas bien méchant, mais à la longue ça devient gênant » avoue la conductrice. Elle se souvient même avoir noué des liens avec un client qui avait le double de son âge. « Comme un père avec sa fille; il prenait souvent de mes nouvelles et m’offrait le café quand nous nous rencontrions. On parlait de tout et de rien… Mais jamais de vie privée ».

Puis un jour, le café s’est transformé en petites attentions, puis en propositions de sorties à deux. Clarisse a coupé court en mentionnant Théo, ce qui n’a pas vraiment plu à l’agriculteur éconduit: il était furieux et pensait sincèrement que quelque chose était possible entre eux. Depuis, c’est gênant et le café passe à la trappe lors des rendez-vous. Clarisse s’en désole, elle n’imaginait pas ses intentions, mais « c’est la vie » concède-t-elle.

Avec tout notre blabla, le trajet s’est déroulé à une vitesse impressionnante. Nous arrivons bientôt en ville de Neuchâtel où nos chemins doivent se séparer. Dix minutes, très exactement, pendant lesquelles Clarisse tente de retrouver la fréquence de la radio GRRIF, l’une de ses préférées. Nous finirons notre trajet en chantant par-dessus La Femme et en riant comme deux amies de toujours.

Julie Zaugg

*Les prénoms ont été modifiés.

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