Ça y est, Alep est tombée. Et avec elle, dans son fracas, j’ai l’impression qu’une partie de moi s’est brisée.

J’essaie de comprendre pourquoi cette nausée désagréable me persécute, d’où provient ce goût ferreux qui me fait perdre l’appétit. Je remonte péniblement le fil de mon passé. Il s’effiloche d’un coup. Je m’effondre en 2010, une petite semaine avant Noël.

Les flammes. L’odeur des aiguilles de sapin carbonisées. Une chaleur insoutenable m’avait extirpé de ma torpeur hivernale. Le 17 décembre, un vendeur de fruits et légumes ambulant a réduit en cendre la tranquillité de ma vie de lycéen. À plus de 1300 kilomètres, le feu qui a brûlé sa peau ce jour-là m’a laissé une cicatrice indélébile.

Pour la première fois, à 18 ans, je me suis dit que j’étais témoin d’un éclat qui faisait fuir les ténèbres du quotidien. J’étais le spectateur passif d’une fièvre qui embrasait le monde arabe. Prise de conscience. J’étais un gamin pourri gâté qui n’avait aucune idée. Aucune idée de ce qu’était la liberté. Et surtout de l’espoir qu’elle pouvait susciter. J’étais attiré, comme happé par cette fougue.

À distance, par procuration, j’ai voulu y croire jusqu’au bout. J’y ai cru, pendant six longues années. Il aura fallu six ans pour que l’espoir des derniers résistants syriens fasse partie de la poussière d’Alep. Je croyais être habitué aux morts. Après tout, ce ne sont que des chiffres, que l’on me distille froidement depuis tout petit. Mais cette fois, un trop plein de sang colore les décombres. Cette fois, c’est bien plus que ça.

Ça y est, Alep est tombée. Et avec elle, dans son fracas, le désir de liberté s’est écrasé dans le désert de l’indifférence.

Bayron Schwyn

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